La meilleure arme pour contrer la propagande des djihadistes? Pas les avions de chasse F-16. La technologie. C'est, du moins, la conviction de Mathilde Chevée, fondatrice de l’association genevoise Kairos, dont l’objectif est de prévenir les comportements à risque des adolescents (Le Temps, 8 octobre 2015). Forte de ce constat, elle souhaitait créer un prototype d’application digitale pour les ados capable de prévenir la violence, l'addiction, mais aussi la radicalisation.

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Depuis quelques jours, c’est chose faite, Mathilde Chevée tient son «appli». Sympathique, acidulée, celle-ci a été pensée par des étudiants en marketing et en direction artistique de l’école Crea à Genève. Emballée par le projet, Kairos l’a adoptée. Ne reste plus qu’à trouver 200000 francs de financement auprès de fondations ou d’entreprises pour lancer la plate-forme, baptisée «otop».

Ce qui distingue radicalement cette appli de la prévention classique, inutile selon Mathilde Chevée, c’est que «otop» est une communauté de solidarité entre jeunes. Avec ce postulat: l’énergie qui génère les comportements à risque peut tout aussi bien être tournée vers l’altruisme. «Plutôt que de prévenir, "otop" va valoriser les comportements responsables et les ressources de chacun, avance Nazim Boukli, un des étudiants ayant travaillé sur la conception de l’application. On est tous bon quelque part. On veut mettre en valeur ces compétences et valoriser l’entraide entre jeunes. C’est l’objectif de notre plate-forme interactive.»

Après s’être baladés dans des maisons de quartier et avoir interrogé des travailleurs sociaux, les étudiants de Créa ont identifié cinq silhouettes caricaturales à qui «otop» pourrait venir en aide: le banlieusard hip-hop qui ne voit plus l’école qu’à travers un écran de fumée de cannabis et des vapeurs éthyliques, la jeune fille qui décroche pour avoir voulu s’évader dans les jeux vidéos, le révolté influençable adepte des théories du complot et qui dérive vers la radicalisation, le renfermé introverti qui souffre et craint le jugement, le fêtard violent. Des profils qu’Otop ambitionne de faire revenir à de meilleurs sentiments grâce à l'entraide des copains.

Comment ça marche? Les jeunes ouvrent un compte, créent leur profil et peuvent demander un coup de pouce ou en offrir, dans quelque domaine que ce soit. Celui qui parvient à aider quelqu’un se voit gratifié d’une médaille si son coup de pouce a été validé par le bénéficiaire. A ce jeu, les adultes ne sont pas invités: «Comme les jeunes se détournent des réseaux sociaux que les adultes ont adoptés, il faut leur en proposer qui ne soient que pour eux, estime Sébastien Gendre, de la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (Fase), laquelle a offert son expertise pour ce projet. Cette application vise à ce que la grande masse des jeunes, qui va bien, puisse aider ceux qui vont moins bien. En espérant que l’aspect viral entraîne ceux-là aussi vers cette application.»

L’objectif de la campagne marketing est ambitieux: elle vise 16000 jeunes en un an. Pour atteindre son public, Créa propose de lancer le produit via une radio, un titre de la presse écrite, le cinéma, les réseaux sociaux, l’affichage, le référencement web et la participation d’un humoriste youtuber prisé des adolescents. Encore faudra-t-il que des sponsors y croient. «Je pense que notre projet pourrait intéresser des jeunes pousses, estime Mathilde Chevée. Car les entrepreneurs, s'ils sont jeunes, savent aussi que la prévention classique ne touche pas sa cible. Les adolescents en situation à risque veulent être des héros, sur un mode fun et protecteur.» Le pari «d’otop», précisément.