Dans sa thèse *, Stéphane Tendon fait revivre deux périodes cruciales du débat linguistique suisse. Avec les grandes heures de Von Roll à Choindez, au tournant du XXe siècle, c'est la période fondatrice de «l'esprit suisse», les débuts du Heimatschutz et, latente, la peur d'une germanisation des marges romandes à l'heure où l'Alsace-Lorraine est sous le joug allemand. Dans le cas de Ciba à Marly, c'est l'apogée de la «crise du Röstigraben», où les difficultés de compréhension entre Alémaniques et Romands dans cette banlieue fribourgeoise symbolisent les tensions politiques entre les deux communautés linguistiques.

Lutte sociale prépondérante

Pourtant, l'ouvrage de l'historien casse certains préjugés. D'abord, au plus fort de la révolution industrielle, la culture d'entreprise paternaliste et, sous-jacente, la lutte sociale entre cadres et ouvriers occupent bien davantage les esprits chez Von Roll à Choindez que le conflit linguistique. Quarante ans durant, l'école va pourtant passer à l'allemand, sous la pression de l'entreprise – et de la démographie qu'elle modifie –, même si jamais la commune de Courrendlin ne germanise ses autorités. Et malgré la crainte de la germanisation, la qualité du Männerchor de Choindez fait la fierté des habitants indigènes. Plus étonnant: si les cadres alémaniques vivent en circuit fermé et retournent dans leur canton d'origine à la fin de leur activité, les ouvriers «immigrés» s'intègrent et finissent même par comprendre, voire épouser les thèses séparatistes des habitants du lieu.

A Marly, l'époque et la nature de l'industrie sont moins rudes. Ciba n'importe d'outre-Sarine presque que des cadres, très peu de main d'œuvre. Les efforts de la direction pour atténuer le fossé linguistique portent leurs fruits, jusqu'à ce que les tensions nationales – liées notamment à la Question jurassienne – n'exacerbent des conflits locaux. L'affaire Marly, qui se cristallise autour du règlement scolaire et de l'exigence de certains parents alémaniques de pouvoir scolariser leurs enfants en territoire germanophone, traduit, à travers le prétexte linguistique, des enjeux pécuniaires qui finissent par raidir les positions. On assiste au paroxysme des logiques territoriales – qui s'expriment à travers le mépris des francophones fribourgeois pour leur minorité alémanique et, à l'inverse, par des exigences ridicules des fundis germanophones (comme les panneaux de la gare de Fribourg en deux langues).

Lire la thèse de Stéphane Tendon, c'est plonger avec minutie dans les rouages subtils du fonctionnement plurilingue de la Suisse. Utile rappel à l'heure où la question des langues passe, dans certains cercles, pour superflue.

* «Des Romands et des Alémaniques à la frontière des langues, Von Roll à Choindez, Ciba-Geigy à Marly», Stéphane Tendon, Editions CJE, 560 p.