Un matin comme un autre à la Brigade des mineurs. Une vingtaine d'inspecteurs et d'inspectrices en civil écoutent Orlando Moro, le patron, penché sur le dernier rapport: «Hier soir, un jeune de 14 ans a mis un couteau sous la gorge de sa mère et il a menacé de l'égorger en la traitant de sale négresse. Le couple est séparé, le père est Blanc, son épouse vient d'Afrique. Elle nous a appelés parce qu'elle croit qu'un jour son fils va vraiment la tuer. Vérification faite, le gamin a lui-même subi des violences au domicile... Aux Eaux-Vives, une bande de quatre ou cinq éléments a joué à la Zidane, coups de boule et vols à l'arraché... On vient d'interpeller le cinquième suspect dans l'affaire de la bagarre générale au McDo, ça s'est fait en douceur dans son collège, sa mère n'est pas encore prévenue parce que l'adolescent ne sait pas où elle travaille.»

Les salles d'interrogatoire, d'audition dit-on ici, sont déjà presque toutes occupées. Derrière les portes, des gamin(e)s blêmes, d'autres qui roulent les épaules. Peu d'éclats de voix ou de colères qui explosent. Les inspecteurs de la Brigade des mineurs savent composer avec les ados. Il faut être ferme, mais ne jamais omettre que l'individu appréhendé a 10 ou 15 ans.

La faute aux parents?

Début de vie en mal-vie, en manque d'amour, manque de tout. «Leurs parents ont le plus souvent abdiqué, souligne Orlando Moro. Il arrive même que certains soutiennent leurs gosses, c'est une attitude qui conduit à renforcer le sentiment de toute-puissance des gamins et les encourage dans la transgression.» Parole de flic. Pas brusque, cassante ou définitive. Les mots sont pesés, réfléchis. «Notre mission, c'est que le gamin ne revienne pas chez nous mais, vu le contexte familial, certains ont très peu de chances de ne pas récidiver», poursuit le chef de la brigade.

La faute aux parents, donc? Pas seulement. Les inspecteurs observent que, dans les institutions scolaires, les professeurs peinent eux aussi à se faire respecter. Alors on appelle la police pour tout et n'importe quoi. Les jeunes eux-mêmes se tournent vers la brigade depuis qu'une loi entrée en vigueur en janvier dernier autorise les moins de 18 ans à porter plainte. «Un gosse de 10 ans vient de le faire parce qu'un autre âgé de 11 ans l'a giflé, commente un inspecteur. Ce genre d'affaire devrait se régler tranquillement entre parents, mais non: on va voir la police, preuve qu'il n'y a plus de dialogue ou que la peur est la plus forte.»

Manque d'éthique

Quatre mineurs viennent d'entrer «en audition». Une jeune fille de 15 ans a porté plainte contre eux. Elle aurait reçu des pierres et ils auraient menacé de lui mettre le feu avec un spray. Un garçon raconte qu'ils en veulent à cette fille «parce qu'elle est meilleure que nous en classe».

Les inspecteurs tentent d'établir les faits puis informent le commissaire, qui peut délivrer un mandat d'amener. André Grivel, 28 années de police, le doyen de la brigade, est sidéré par «la violence devenue plus violente» et «le manque d'éthique». «La grande différence avec jadis est que l'on frappe une personne à terre presque jusqu'à mort, raconte-t-il. Ils se lancent des mots comme «fils de p... je te tue», ils n'en connaissent pas la portée, tout comme ils ne connaissent pas la portée des coups assénés. Internet et la télévision ont tout faussé. Dans les films, on voit des balles arriver au ralenti.» Délinquance attribuée surtout aux jeunes issus de l'immigration? «Les Suisses ne sont vraiment pas en retard», corrige André Grivel.

Occuper le terrain

A midi, deux patrouilles vont faire la tournée des collèges. Les profs disent que de plus en plus d'élèves sont somnolents à 14h, «pas à cause de la digestion mais de ce qu'ils fument». La consommation de cannabis serait en nette hausse.

La brigade monte régulièrement des opérations type fouille des casiers avec chiens. «On occupe le terrain», lance l'inspecteur Jean-Marc Pittet. Quand certains de ses collègues montrent de l'empathie, lui affiche sa froideur. Question d'équilibre. Une bonne équipe tient à cela. «On est l'autorité, on ne se met pas à genoux face au gamin, mais debout», explique-t-il.

«Je l'ai dénoncé»

Une enseignante approuve. Elle dit qu'elle est la seule, dans son collège, à faire face aux bandes qui fument, boivent et agressent. «Mon mari a peur pour moi, mais je ne cède pas. L'autre jour, un gamin fumait, je suis allée vers lui, il a caché sa cigarette dans sa poche. Alors j'ai fait durer la conversation jusqu'à ce qu'il la sorte pour ne pas se brûler. Je l'ai dénoncé.»

Les inspecteurs en profitent pour jeter un coup d'œil sur le contenu des téléphones portables, souvent pollué par des petits films pornos. Ils préviennent les parents quand l'ado a moins de 16 ans. «L'accès aisé à la pornographie n'arrange rien: des gosses de 13 ans ont déjà connu des expériences sexuelles effarantes», témoigne André Grivel.

Viol en groupe

Tournantes, viols en groupe, incestes, pédophilie, la Brigade des mineurs est aussi celle des mœurs. Les victimes sont auditionnées au sixième étage, dans une petite salle. Décor sobre. Une table, trois chaises, deux caméras. Il y avait des jouets, avant, mais un éminent psychiatre canadien que la brigade a consulté a estimé «que l'on ne se trouvait pas chez un psy ni chez un médecin mais à la police, et que l'enfant comprend très bien cela».

Les jouets ont été enlevés. Un psychologue accrédité par le Parquet est présent dans une salle à côté, selon les dispositions de la loi fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions (LAVI), et l'entretien est filmé et enregistré. Cette mesure évite à la victime de devoir répondre cinq ou six fois aux mêmes questions, parfois traumatisantes.

Dix collaborateurs d'Orlando Moro sont formés à ces auditions particulières. «Le but est d'obtenir un récit fiable en ne posant surtout jamais de questions suggestives, les mots doivent venir de la victime, relate l'inspecteur Pierre-Alain Dard. Il faut recevoir l'enfant le plus tôt possible dans le processus, il a parfois déjà raconté son histoire chez lui et à l'hôpital, il y a alors risque de pollution du récit.»

Une question de feeling

L'entretien est retranscrit mot à mot pour les autorités judiciaires. Des experts en crédibilité passent le récit au crible. «Une phrase comme: «Après ce qu'il a fait, je sentais encore quelque chose en moi, je sentais son odeur» est un élément de crédibilité», précise l'inspecteur.

Certaines affaires ont bouleversé les enquêteurs. «Il faut repérer par exemple les conflits de loyauté, un gosse peut dire par exemple le concierge au lieu de tonton, poursuit-il. J'ai aussi en tête le cas d'une mineure qui a eu des relations sexuelles avec son copain mineur, mais aussi avec le copain du copain, mineur également. Les parents ont porté plainte pour viol en groupe. Mais on a retrouvé des images de la scène sur un portable. Je les ai analysées. La fille ne semblait pas contrainte, elle prenait visiblement du plaisir. J'ai appelé la juge, qui a libéré les deux garçons. Je crois qu'on a bien fait.»

L'inspecteur a l'intime conviction d'avoir bien agi ce jour-là, même si demeure plausible le scénario suivant: et si, avant, la fille avait été droguée ou forcée à boire? «Voilà toute l'âpreté de notre mission, résume Orlando Moro. Le feeling entre alors en jeu, une espèce de sens développé au fil du temps et des circonstances.»

Haschich et porno

20h. Les équipes de nuit s'en vont patrouiller jusqu'à deux ou trois heures du matin. A la hauteur de la place de la Synagogue, rixe au couteau. La brigade se rend sur les lieux au cas où des mineurs seraient impliqués. Et puis les inspecteurs partent à la recherche d'une disparue de 15 ans. Les parents sont divorcés. La mère est une haut fonctionnaire onusienne actuellement en mission à New York. Le père devait prendre sa fille et l'amener chez lui à Nyon. Elle a dit qu'elle allait fumer une cigarette dans le jardin, mais elle a fugué. Le père panique à l'idée de savoir sa fille seule dans les rues de Genève. «Cela arrive tous les soirs et on les retrouve le plus souvent chez une copine», rassure un policier.

Contrôle de routine sur un trottoir des Pâquis. Haschisch et porno sur les Natel. «Monsieur, j'ai 17 ans, j'ai le droit de regarder du cul, dit un jeune. Appelez pas ma mère, c'est trop la honte.» Quatre loubards cassent des voitures à la Jonction. Le déploiement policier est ultra-rapide, et deux casseurs sont appréhendés. La radio de la voiture crache d'étranges appels au secours: «Allô la police, je vous téléphone du Costa Rica, ma fille qui vit à Genève vient de m'appeler, le type qui vit avec elle est en train de la tuer, allez-y vite, je vous donne son adresse...»