bien-être animal

Avec une première condamnation, l’antispécisme en Suisse vit un tournant

Deux activistes antispécistes ont été condamnées jeudi à Nyon à des jours-amendes sans sursis pour avoir libéré des cabris d’un abattoir, une première en Suisse. Des actes amenés à perdurer tant que le mouvement ne sera pas pris au sérieux

C’est un procès, très médiatisé, qui marque un tournant pour les antispécistes suisses: la militante Elisa Keller, 21 ans, déléguée de l’association 269 Libération animale Suisse, et sa complice de 22 ans ont été condamnées jeudi par le Tribunal de Nyon (VD) pour avoir libéré 18 cabris de l’abattoir de Rolle en mars dernier avant qu’ils ne finissent à la boucherie.

Les deux activistes ont été reconnues coupables de violation de domicile et appropriation illégitime de choses. La contrainte a également été retenue contre Elisa Keller pour deux autres affaires, et elle écope de 120 jours-amendes à 30 francs, sans sursis. C’est nettement plus sévère que les 60 jours-amendes avec sursis qu’avait requis le procureur. La seconde jeune femme se voit infliger 60 jours-amendes sans sursis. Elles doivent par ailleurs verser 11 000 francs à l'éleveur lésé.

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Faux sang déversé dans un fast-food de Lausanne en mai 2017, nuit debout à l’abattoir de Clarens (VD) quelques mois plus tard ou encore occupation illégale avec d’autres activistes de l’abattoir de Vich (VD): la Lausannoise Elisa Keller a participé à de nombreuses actions de défense des animaux. En novembre dernier, elle est entrée, avec une centaine d’antispécistes, dans les locaux de Bell Food Group, à Oensingen (SO), bloquant l’abattage durant une journée. Résultat: 100 000 francs de dégâts et une enquête pénale ouverte.

Ce dont j’écope est tellement insignifiant par rapport aux infractions commises chaque jour sur des millions d’animaux. Avec ce procès, j’ai réussi à porter l’antispécisme dans le débat public et c’est le plus important

Elisa Keller, militante antispéciste

Si Elisa Keller peut risquer davantage à l’avenir, cette première condamnation ne la refroidit en aucun cas. «Je ferai un maximum pour continuer ma lutte. J’ai déjà un casier judiciaire. Ce dont j’écope est tellement insignifiant par rapport aux infractions commises chaque jour sur des millions d’animaux. Avec ce procès, j’ai réussi à porter l’antispécisme dans le débat public et c’est le plus important», réagit l’intéressée.

Cela justifie-t-il pour elle le choix de recourir à la désobéissance civile, aux actes illégaux à visage découvert et en toute conscience, plutôt qu’aux outils démocratiques, qui ne manquent pas en Suisse? «La désobéissance civile est accessible à tous, elle ne requiert pas de connaissances particulières, ni d’argent, contrairement au droit d’initiative. Pour rallier l’opinion publique à une cause, celle-ci doit déjà avoir une certaine importance», argumente Elisa Keller.

Procès révélateur

Le fait qu’un premier procès lié à un acte antispéciste en Suisse ait eu lieu est révélateur de l’évolution du sujet au sein de l’opinion publique: «D’habitude, on règle la désobéissance civile par des moyens inférieurs (voie d’ordonnance). Qu’un procès se tienne montre que le phénomène de l’antispécisme est pris en compte», analyse Clémence Demay, assistante diplômée de l’Université de Lausanne, qui a consacré sa thèse au sujet.

La peine écopée est un autre révélateur de l’importance du sujet: un acquittement des deux activistes à Nyon aurait signifié que l’antispécisme est déjà entré dans les mœurs, banalisé. Ce qui n’est manifestement pas encore le cas. Lors de futurs procès, la justice suisse se servira du précédent de Nyon comme jalon pour rendre ses sentences. En France, où les actions antispécistes ont déjà donné lieu à de nombreux procès, l’activiste Tiphaine Lagarde a écopé de 40 000 euros d’amende.

L’antispécisme n’est pas encore conscientisé. Tant qu’un changement de paradigme ne se sera pas opéré dans la société, ces actes perdureront

Yves Bonnardel, philosophe antispéciste

Même combat que les suffragettes

Pour une idéologie méconnue, une étape de sensibilisation via des actions fortes est nécessaire, estime Yves Bonnardel, philosophe français qui a fondé le mouvement antispéciste francophone dans les années 1990. Il ajoute: «L’antispécisme n’est pas encore conscientisé. Tant qu’un changement de paradigme ne se sera pas opéré dans la société, ces actes perdureront.»

Tout mouvement social minorisé doit passer par cette phase de «violence», à l’image des suffragettes qui détruisaient les vitrines pour réclamer le droit de vote. «La désobéissance civile est utilisée par les minorités qui n’arrivent pas à se faire entendre par les voies institutionnelles et qui estiment leur cause urgente», précise Clémence Demay.

Poussés à changer de stratégie

Le combat des antispécistes pourrait se poursuivre sous d’autres formes. Elisa Keller le concède: «Je ne pourrai pas tout le temps mener des actions d’une telle intensité. Mon but n’est pas de faire de la prison, je ferai en sorte de retarder ce moment le plus possible.» 

Le mode d’action des militants peut changer à la suite de condamnations, explique Clémence Demay, en particulier lorsqu’il y a jurisprudence. Ça a été le cas de Greenpeace après sa première condamnation. «Il s’agit pour ces mouvements sociaux de rester le plus possible à la marge de la légalité afin de rendre le coût de l’action supportable pour les militants au niveau des peines», ajoute l'experte.

Pour l'instant, 269 Libération animale n'est pas près d'adopter une autre ligne de lutte, comme l’association PEA (Pour l’égalité animale), qui s’appuie davantage sur l’institutionnel, au travers de pétitions et de la sensibilisation.

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