«La sécurité? Avant, c'est une question qui m'occupait de temps en temps. En deux ans, c'est devenu une préoccupation quotidienne.» Michel Hoffman, directeur de la Fareas, fondation chargée de l'accueil des requérants d'asile dans le canton de Vaud, dresse ce constat quelques jours après une forte descente de police au centre de Crissier. La problématique lui tient à cœur, puisque «ma mission numéro un consiste à garantir la sécurité physique et morale des résidents des centres comme des collaborateurs de la Fareas.»

Les événements ayant justifié l'intervention de police sont certes d'une gravité exceptionnelle: onze personnes interpellées pour violences physiques et verbales, menaces de mort et tentative de séquestration, alors qu'elles s'opposaient aux dispositions prises pour limiter l'accès de la maison à des visiteurs indésirables. Mais ils témoignent d'une préoccupation générale et le fait que les autorités aient tenté de les passer sous silence ne fait qu'aggraver le malaise: comment préserver les centres d'une délinquance qui y est facilement importée, quand elle ne se trouve pas carrément à l'intérieur?

Si le nombre de plaintes déposées par la Fareas contre des résidents est estimé à moins de dix par année, les appels à la police de la part du personnel de la fondation sont actuellement au nombre d'une dizaine par mois. «Il est clair qu'un échelon a été franchi ces dernières années», témoigne Alain Séchaud, responsable du service des veilleurs pour tout le canton. Et de préciser: «Dès que ça devient physique, on appelle la police.»

Michel Hoffman voit différentes causes à cette évolution problématique. La première est la crise de l'hébergement, qui ne s'est guère améliorée depuis l'affaire de Vugelles-La Mothe, au début 2003. Les 21 centres, qui abritent 2000 des 8000 réfugiés attribués au canton, sont bondés. 300 personnes, dont des familles avec enfants, vivent dans des abris PC. «Ces conditions de logement indignes se ressentent sur toute l'organisation.» Ensuite, la sociologie des requérants a changé. Les familles de l'ex-Yougoslavie ont été remplacées par de jeunes hommes seuls venus d'Afrique subsaharienne et d'Irak. La vie des centres s'en ressent. Comme le note Cécile Ehrensperger, assistante sociale, les femmes jouent dans les centres un rôle pacificateur et intégrateur central.

Le postulat d'ouverture et de libre circulation qui préside à l'organisation de la vie dans les centres se trouve constamment confronté à la nécessité de ne pas laisser la délinquance s'y installer. Même si, soulignent sans cesse les responsables de la Fareas, celle-ci n'est le fait que d'une petite minorité. Si la drogue n'est pas le seul problème, c'est le plus préoccupant.

Tout proche de la gare, qui est un des lieux du trafic à Lausanne, le centre de la rue du Simplon, ouvert il y a quelques années dans un ancien hôtel, a vite été découvert par les toxicomanes. Leur présence a été favorisée par le va-et-vient et l'anonymat. «Des petits enfants ont trouvé des seringues dans les toilettes», raconte Cécile Ehrensperger.

Mais le problème est aussi à l'intérieur de la maison. Certains requérants d'asile arrivent en Suisse comme trafiquants, après avoir été recrutés comme tels dans leur pays. Les opérations policières Strada menées en commun par la ville et le canton ont souvent conduit dans les centres de requérants d'asile. Intendant du centre du Simplon, Patrick Roche-Meredith montre les tuyauteries sanitaires à demi démontées «par ceux qui y cachent des boulettes de cocaïne ou ceux qui les cherchent».

On ne sait trop ce qui consterne le plus: l'état de déprimante vétusté du centre dans lequel il travaille ou les déprédations qui y sont commises par-dessus le marché. «Un jour que la police était venue arrêter un jeune Africain, les autres Africains du centre ont fait cercle autour de lui, pour lui faire honte», explique Cécile Ehrensperger pour illustrer la volonté de la majorité des résidents de vivre en paix.

Pour mieux assurer la sécurité des centres, il faudrait plus de moyens. Pour assurer notamment, entre assistants sociaux et veilleurs, une présence continuelle. «Le jour c'est une chose, la nuit une autre et il manque un joint entre les deux», témoigne l'assistante sociale. Dans le contexte de l'affaire de Crissier, la Fareas a obtenu une dotation supplémentaire pour les 4 centres (sur 21) qui en ont le plus besoin: Crissier, Bex, Yverdon et Sainte-Croix.

Michel Hoffman déclare «la tolérance zéro» pour certaines catégories de violence. Mais les collaborateurs de la Fareas assument en revanche comme part intégrante de leur fonction «la violence contenue» dans les gens qu'ils hébergent et qu'il s'agit de juguler: «Soulager les requérants, dont la grande majorité arrive après avoir traversé des souffrances indescriptibles, c'est la part noble de notre travail.»