Patrimoine

Une rénovation déclenche une révolution

A Neuchâtel, les dalles de béton qui recouvrent désormais le jardin du cloître de la collégiale en cours de restauration ont suscité un véritable soulèvement populaire. Retour sur les faits

180 m². C’est la surface de la discorde. A Neuchâtel, un jardin qui, tout le jour durant, hésite entre ombre et lumière est devenu l’épicentre d’un profond désaccord au sein de la population. En cause, son revêtement: des dallettes de béton installées lors de la rénovation globale de la collégiale voisine, édifice religieux du XIIe siècle, emblème de Neuchâtel. Le jardin d’antan dessiné en 1875 par l’architecte neuchâtelois Léo Châtelain, jugé trop vieillot et incommode par certains, fait désormais partie du passé.

Souvenir partagé

Pour l’atteindre, il faut s’élever à travers des rues pavées sinuant entre les toits de tuiles et les tilleuls. A l’abri des regards, dissimulé dans la pierre d’Hauterive entre le cloître et la collégiale, le carré semble somnoler. Mais il est bel est bien vivant dans le cœur de la population. Bien qu’on ne les fréquente que rarement pour y élever son âme, le cloître et son jardin évoquent pour tous les Neuchâtelois le souvenir partagé d’un mariage, d’un baptême ou d’un enterrement. Y toucher, c’était fatalement un dérangement de l’ordre établi.

Mais quand la presse locale publie, en mars dernier, une photo de la nouvelle cour prise depuis les échafaudages de la collégiale, c’est la stupeur. Le parterre de gazon où quatre chemins de gravier convergeaient vers un cercle de buis et de fleurs ressemble maintenant à un carrelage de salle de bains, un aménagement qui a coûté 100 000 francs. L’émotion sur les réseaux déborde. Le béton est trop froid, trop blanc, trop moderne. On dénonce une erreur esthétique, un manque de réflexion historique. Pas question de laisser cette balafre sur son patrimoine: la population exige des explications.

Séances de consultation violentes

Un jeune PLR de 22 ans, Jules Aubert, fraîchement élu au Conseil général de la Ville, se charge alors d’élever la voix. «En entendant les émois de la population, j’en ai parlé de manière informelle au conseiller chargé de l’Urbanisme, explique-t-il. Comme il m’a répondu qu’au contraire tout le monde trouvait ce projet magnifique, j’ai décidé d’utiliser les outils institutionnels pour porter la parole du peuple.» Le jeune conseiller ne pensait pas qu’il ouvrait ainsi la boîte de Pandore. La levée de boucliers ne s’est pas fait attendre et, face aux clameurs, la Ville a organisé deux séances de consultation à la mi-mai.

Les témoins s’en souviennent: c’était violent. Jules Aubert en tremble encore: «Une personne qui prenait le parti des dalles a même été huée. Ces réactions m’ont mis mal à l’aise.» Hormis ces dallettes de béton qu’il conspue, tout est selon lui magnifiquement bien rénové dans la collégiale. Il admet d’autre part que le jardin est plus beau maintenant qu’il est fleuri que sur la photo du mois de mars, mais précise: «Sur les 250 personnes présentes lors des deux séances, 90% voulaient que ces dallettes soient enlevées.»

«Chaque rénovation a provoqué son lot de controverses»

«Ils voulaient une rénovation, ils ont eu une révolution», résume Marc Ferrario, alias Mandril, professeur en dessin technique à l’académie de Neuchâtel. Cet enseignant est monté à sa manière aux barricades en publiant sur les réseaux des images détournées du dallage controversé. L’idée de faire du jardin un lieu culturel le fait sourire: «Ont-ils une fois pensé à l’acoustique de cet espace? Sincèrement, c’est l’horreur.» Il ajoute toutefois: «Chaque rénovation a provoqué son lot de controverses. Tenez, Viollet-le-Duc, on l’a considéré comme un brigand à son époque, et le baron Haussmann, on le surnommait «l’Attila de la ligne droite». Aujourd’hui, ce sont des figures respectées de l’architecture et de l’urbanisme.»

KO au premier round

Nul ne sait si leurs noms seront cités dans les ouvrages d’architecture du siècle prochain, mais Olivier Arni, conseiller communal socialiste chargé de l’Urbanisme, et Jacques Bujard, conservateur cantonal, se remettent doucement du pugilat. «On n’a rien vu venir!» s’exclame Olivier Arni. «Au premier round, on a été mis KO.» Pourtant, disent-ils, ils ont agi en toute bonne foi et dans les règles de l’art. Ils voulaient rendre ce lieu utile, pratique et culturel en y proposant des concerts ou des réceptions.

Comment donc une «horreur pareille» a-t-elle pu voir le jour? Jacques Bujard explique: «Il y a sans doute un choc perçu entre les dessins et la réalité, et puis tout le monde ne consulte pas les plans communaux pendant la mise à l’enquête.» Même lorsque, comme ici, les travaux de rénovation-restauration de la collégiale durent depuis six ans et coûteront, au total, 23 millions de francs. La preuve: la volonté de faire de ce nouveau jardin un lieu accessible à des événements culturels en lien avec la collégiale n’a dérangé personne avant la publication de la photo choc du chantier inachevé dans la presse régionale.

«Une question de goûts et de couleurs»

Olivier Arni poursuit: «J’admets que le côté pratique ici n’est pas optimal, mais je ne pense pas pour autant qu’il faille revenir en arrière.» Ce que veut le socialiste, c’est «aller de l’avant en faisant évoluer au besoin le projet du préau tout en tenant compte des résultats de la consultation afin de ramener durablement la sérénité dans ce lieu». Il tire cependant une leçon de ce soulèvement populaire: dorénavant, la Ville veillera à informer régulièrement la population à chaque étape de la restauration intérieure de la collégiale. Au vu de la controverse, avouent-ils leur maladresse? «Non, c’est une question de goûts et de couleurs. Nous réalisons que la population est surtout attachée à l’idée romantique que l’on se fait du cloître, alors qu’au cours de l’histoire ce jardin a plusieurs fois changé de fonction», répond Jacques Bujard.

Fidèle aux cultes du dimanche à la collégiale, Jules Aubert conçoit le jardin comme un site spirituel, consacré à la méditation. «Ça doit être un lieu entre ciel et terre», insiste-t-il. Mais au-delà de son jugement, il tient avant tout à ce que la voix du peuple soit respectée. «Si, aux séances, tout le monde m’avait dit que ce jardin était génial, je ne poursuivrais pas le combat.»

Après une pesée d’intérêts, les instances communales et cantonales seront chargées de prendre une décision d’ici à la fin de l’été. Pour l’heure, la possibilité de voir la cour évoluer n’est pas exclue.

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