hommage

Une seconde, et tout bascule

Xenia Minder s’exprime pour la première fois sur le drame qu’elle vit depuis qu’elle a entraîné dans sa chute son compagnon de vie, et de cordée, Erhard Loretan, causant la mort du célèbre alpiniste. Elle relie son drame à celui que vécut Erhard lorsqu’il perdit son fils de sept mois en 2001. Culpabilité, innocence: des questions vertigineuses se bousculent

Il y a presque six mois, j’ai entraîné dans ma chute, sur plus de 200 mètres, Erhard Loretan, l’homme que j’aimais, et par ailleurs l’un des plus grands alpinistes du monde. La corde, lien indéfectible de nos multiples courses, a ce jour-là été funestement fiable, en le précipitant à ma suite, pour le laisser sans vie à mes côtés.

La mort d’Erhard, tragédie dans cette Suisse qui l’a vu naître, grandir et vivre, a d’autant plus frappé les esprits qu’elle est intervenue le jour de son 52e anniversaire.

Plusieurs se sont étonnés qu’un homme comme lui, le troisième à avoir gravi sans oxygène les quatorze plus hauts sommets de la Terre, décède lors de l’ascension d’une modeste arête des Alpes, au Grünhorn, en Valais, en compagnie de celle que la presse, pour une fois discrète, a décrite comme «une cliente bernoise de 38 ans, grièvement blessée et hospitalisée».

Erhard était un puriste des cimes. Toujours respectueux et humble, il s’était forgé une réputation internationale par son style léger et rapide, à toutes altitudes. Il appliquait cette logique à son métier de guide, expliquant qu’il n’incluait pas de service après-vente de confort et réconfort autre que celui d’être guidé. Le matin, nos courses commençaient ainsi par un traditionnel «bonjour chérie, tu vas en chier aujourd’hui», gratifié de son doux sourire, pour se terminer le plus souvent dans des bivouacs froids, étoilés et merveilleux avec, comme récompense et seul dîner après douze heures de marche, un délicieux Choquito…

Personne n’a songé à me tenir responsable de la mort d’Erhard. Or, depuis sa disparition, je suis envahie par un vide absolu doublé d’un sentiment de culpabilité.

Il y a dix ans, Erhard faisait également la une des médias, là aussi pour des raisons tragiques.

Le 23 décembre 2001, alors qu’il était dans son chalet de Crésuz, en Gruyère, seul avec son fils de sept mois, il l’a brièvement secoué, pour calmer ses pleurs. L’enfant est décédé. Erhard a été condamné à quatre mois de prison avec sursis, pour homicide par négligence.

Erhard a été courageux et digne face à la disparition de son fils. Le syndrome du bébé secoué étant alors méconnu, il a décidé de divulguer son nom aux médias, dans l’espoir d’éviter pareil drame à d’autres parents.

Comme il me l’a souvent dit, Erhard était soulagé d’avoir été condamné par la justice des hommes, même si – selon ses propres propos le jour de son procès – cette peine n’était rien en comparaison de celle qu’il subirait jusqu’à la fin de ses jours.

Mais tant durant son procès qu’après, Erhard a été la cible de violentes attaques publiques. Comment un homme qui avait tutoyé la mort à tant de reprises dans d’incroyables ascensions avait-il pu perdre ses nerfs d’acier face à la chair de sa chair, innocente et sans défense?

Le cœur à jamais fêlé par cette disparition et devant affronter cette traque médiatique, Erhard a changé. Certes, il avait déjà perdu plusieurs amis proches en montagne. Mais comme je l’ai constaté durant nos deux années de bonheur, perdre son propre fils a été une tragédie dont il ne s’est jamais relevé, même si désormais, il envisageait à nouveau la vie, avec moi, avec tous ses possibles projets.

Erhard n’a jamais souhaité la mort de son fils, au même titre que je n’ai jamais souhaité la sienne.

Aurait-on considéré notre accident autrement si je n’avais pas entraîné Erhard dans ma chute? Ou si lui avait survécu, aurait-il fait l’objet d’une nouvelle cabale médiatique? Aurait-il été accusé par l’opinion publique d’avoir tué par négligence sa bien moins expérimentée compagne dans ces montagnes qu’il connaissait si bien?

Au fond, qu’est-ce qui pousse à traiter si différemment des faits si similaires?

Plus on m’a répété que j’étais une miraculée, plus j’ai été frustrée de devoir endosser ce rôle de l’héroïne survivante plutôt que celui de l’alpiniste distraite dont l’inattention a causé le drame.

C’est pour cela que trois semaines après l’accident, j’ai interpellé le procureur chargé du dossier pour savoir quand on allait m’interroger en qualité de «personne appelée à donner des renseignements», selon la terminologie du nouveau Code de procédure pénale. Il m’a alors expliqué que c’était déjà chose faite et que l’affaire serait prochainement classée. Dans son dossier dont il m’a transmis une copie à ma demande, j’ai découvert, en sus des déclarations des guides et des médecins intervenus sur les lieux de l’accident, l’existence de cet unique témoignage, le mien: un rapport de plusieurs pages écrit le lendemain matin de l’accident par un policier dont je n’ai nul souvenir. J’étais alors en état de choc et sans doute sous forte médication. Mais la signature vacillante apposée sur chacune de ces pages est bel et bien la mienne…

De manière surprenante, le contenu de ce procès-verbal correspond à mon souvenir brouillé de l’accident, et donc à ce que j’ai pu déclarer. Alors que nous avions laissé nos skis et que nous gravissions, encordés, l’arête nous conduisant au sommet, mon pied gauche a glissé, me faisant basculer dans la face. Images de saltos arrières, la corde qui se déroule, des barres de rochers et de glace, une prière pour ne pas trop souffrir avant de mourir.

Personne n’a jamais remis en question l’exactitude de mes souvenirs ni même s’il était concevable que je puisse en avoir, après plus de 200 mètres de chute et sept heures passées dans la neige à attendre, inconsciente et en état de sévère hypothermie, l’arrivée des secours.

Tant mes amis que mon entourage professionnel ont imputé à mon choc profond mon indignation de savoir que la procédure avait été classée.

Au plan juridique, ma révolte s’est rapidement estompée. Juge de profession, j’ai dû admettre que le verdict d’accident ne souffrait aucune discussion puisque Erhard, vu son expérience, était par définition dans une position de garant à mon égard. Il était dès lors inutile que je m’insurge contre le fait qu’il avait d’emblée été considéré comme mon guide, sans que nul ne s’interroge si notre relation amoureuse se doublait d’une relation contractuelle, pourtant préalable nécessaire à l’admission de la qualité de guide.

Au plan personnel, mon incompréhension a perduré, et perdure encore, provoquant celle des autres qui, tous, justifient cet accident par les concepts de circonstance: «le destin», «la fatalité», «ce n’était pas ton heure»…

Pourquoi mon malaise?

Culpabilité de la survivante? Oui sans doute, mais culpabilité surtout parce que Erhard, lui, n’a bénéficié d’aucune mansuétude lorsqu’il a perdu son fils. Peut-être à cause de sa célébrité. Toujours est-il que dès l’instant où la nouvelle de son geste et de ses dramatiques conséquences s’est répandue, certains médias, et avec eux une partie de l’opinion publique, l’ont tenu pour responsable de ce décès, faisant fi de sa douleur de père.

Encore à l’heure où j’écris ces lignes, L’Illustré propose dans son concours pour élire «le Romand du siècle» la candidature de «Ehrard [sic] Loretan», en juxtaposant ses prouesses himalayennes et son drame personnel: à se demander pour lequel de ces hauts faits on devrait l’élire? On peut en effet lire, sous sa photo figurant dans le poster du magazine: «Venu à bout des plus hauts sommets du globe, sans oxygène, il faisait l’admiration de tous avant cette soirée fin 2003 [sic!] où usé par les pleurs incessants de son fiston, il commit l’irréparable en secouant le bébé trop fort».

Ayant moi-même entendu des gens parler d’Erhard comme de «celui qui avait tué son fils», je n’ai guère été surprise de l’entendre m’annoncer, lors de notre première course, qu’il fuyait deux catégories de gens: les avocats et les journalistes. Je lui ai dit qu’il jouait de malchance, puisque j’étais juge et mon frère journaliste…

Cette méfiance d’Erhard n’était pas seulement reliée à sa biographie. Elle trouvait aussi sa source dans la judiciarisation accrue des accidents de montagne, conséquence, disait-il, d’une société technologiquement outillée et avide de risques, mais inapte à les assumer.

Erhard critiquait les dangers encourus par des alpinistes chevronnés en raison de néophytes évoluant en solitaire dans un monde dont tout leur échappe. Il se désolait pareillement de la déresponsabilisation absolue des clients sur les guides. Il relevait que dans beaucoup de procès, ces derniers avaient pour seul tort d’avoir risqué leur vie en conduisant des sorties, révélées tragiques après coup par leur seule issue fatale. Comme la nôtre…

Sa réaction était bien sûr émotive, intrinsèquement liée à son métier de guide. Comme juge, je ne peux pour ma part pas blâmer l’application de la loi. Mais ayant perdu celui que j’aimais dans les circonstances terribles de ce 28 avril 2011, je me suis éveillée à la conscience. Et au constat que les notions de culpabilité et d’innocence, indépendamment du verdict juridique, peuvent être séparées par presque rien. Un simple geste de trop dans le cas d’Erhard; ou une fine couche de glace comme celle qui m’a fait perdre l’équilibre ce jour-là.

Le 21 octobre 2011, l’émission «Passe-moi les jumelles» sur TSR1, qui exceptionnellement durera une heure d’affilée, sera dédiée à Erhard Loretan et réunira les témoignages de ceux qui l’ont connu.

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