Chef du centre d'entretien de Rennaz, Denis Detrey ne risquait pas d'oublier la date de la fermeture du tunnel «lac» de l'autoroute à Glion. Ce mercredi 14 avril était aussi le jour de son 56e anniversaire. De quoi surcharger un peu plus son portable en mélangeant aux appels de journalistes les messages de ses proches. «J'attendrai quand même un peu pour fêter», glisse-t-il avec un sourire. Sa soirée était réservée par un dernier contrôle du «bi-di», ainsi que les techniciens des autoroutes nomment les tronçons bidirectionnels. Et ce «bi-di»-là est d'importance, comme il est interdit de l'ignorer de ce côté-ci de la Sarine: dix kilomètres de long, posé pour plus de sept mois entre Villeneuve et Montreux sur le cordon ombilical économique et touristique du Chablais et du Valais, et scruté sans relâche par les médias.

Et pourtant, ce qui frappait mercredi matin, à l'heure du rendez-vous avec Denis Detrey, c'était sa sérénité: «Je suis calme parce que nous sommes prêts. On concrétise aujourd'hui une préparation de longue haleine.» Lui-même a rejoint la planification alors qu'elle était déjà lancée puisqu'il ne dirige le centre de Rennaz que depuis juin 2003. Auparavant, il était à la tête des transports publics de la Riviera: «C'est une sorte de retour aux sources, j'ai une spécialisation d'ingénieur en trafic, et puis une rénovation comme celle-là est un beau défi.»

Sur le papier, l'entreprise se matérialise par un immense plan de plusieurs mètres, détaillant tout le tronçon concerné et la signalisation mise en place pour canaliser le trafic. La préparation a commencé voici un an avec l'installation de deux giratoires aux jonctions de Montreux et de Villeneuve. Ils donnent aux entreprises chargées de la rénovation des tunnels – le second suivra d'avril à novembre 2005 – un accès direct à leur chantier. Elles ont à la disposition de leurs engins une chaussée entière d'autoroute, ce qui est précieux lorsqu'il s'agit de respecter un planning très serré où l'éventuel jour de retard sera frappé d'une pénalité de 30 000 francs.

Sur le terrain, les 28 ouvriers du centre d'entretien sont au travail. De la concentration, un certain amusement de se trouver au centre des préoccupations d'une vingtaine de journalistes, cameramans et photographes, mais pas vraiment de tension. «Le bidirectionnel, c'est une routine, c'est beaucoup moins compliqué que lorsqu'il faut procéder à des opérations de surfaçage sur une demi-chaussée, avec le trafic qui continue de s'écouler à côté des ouvriers.»

L'opération de basculement du trafic se déroule en plusieurs phases. La chaussée montagne, qui accueillera les véhicules venant en sens inverse, est progressivement réduite à une voie au moyen de plus de 250 «leit-boy», ou palettes de marquage. Sur le lieu du retour à la normale, après la jonction de Villeneuve, le «variogarde», longue barrière métallique de 120 mètres, est également mise en place. Puis la voie libérée est entièrement parcourue par une voiture de police. Sur la chaussée lac, qui va être fermée, le trafic est également réduit à une piste. Il ne reste plus à une autre voiture de patrouille qu'à se glisser dans le trafic, et à le ralentir le temps pour deux ouvriers de pousser une barrière de signalisation. A 13 h 04, avec 34 minutes de retard sur le planning, la colonne se déplace, emprunte l'autre chaussée. C'est parti pour sept mois? «Oui», opine simplement Denis Detrey.

Dans le tunnel libre de trafic, les entreprises ne perdent pas une seconde. Premiers marquages, premières dalles soulevées suivent presque immédiatement le passage de la dernière voiture. Dans quelques jours, les trois gabarits de bétonnage de plus de 100 tonnes et longs de 12 mètres pénétreront sous la voûte pour commencer à refaire son étanchéité.

En attendant, la routine de la surveillance a commencé. Au débouché du tunnel, côté Valais, 15 caméras transmettent leurs images dans un local occupé 24 heures sur 24. C'est de là que partirait l'alarme, pour tout événement. La police a préparé quinze différents schémas d'intervention. «Jusqu'ici, deux choses m'ont frappé, relève Denis Detrey. C'est le souci du détail avec lequel ce chantier a été préparé, et l'incroyable attention dont il a été l'objet. Des opérations semblables ont eu lieu en Suisse alémanique sans susciter de loin la même émotion.» Elle ne risque pas de retomber: mercredi vers 18 h 00, il fallait attendre 40 minutes entre Aigle et Villeneuve pour s'engager dans le «bi-di».

Les techniciens espèrent de leur côté revivre l'aventure de l'ouverture du tunnel, qui fut bidirectionnel durant treize mois en 1970-71… sans le moindre accident. Il est vrai qu'il absorbait 8800 véhicules par jour, trois fois moins qu'aujourd'hui, un dimanche d'été.