Genève

Une start-up révolutionne le système du recrutement

La préférence indigène à l’embauche aiguise les appétits. A Genève, une start-up a développé un système qu’elle tente de placer au sein de l’administration. Sans succès pour l’instant, malgré la nécessité pour l’Etat de trouver rapidement des solutions informatiques

La préférence indigène à l’embauche suscite les vocations. A Genève, une start-up tente, depuis des années, de forcer les portes du canton et de la Confédération pour entrer sur un marché qui promet d’être juteux.

La priorité aux chômeurs résidents doit en effet être mise en œuvre, trois ans après l’initiative sur l’immigration de masse. Dès l’année prochaine, les employeurs dont le secteur d’activité affiche un taux de chômage d’au moins 5% devront communiquer leurs postes vacants aux ORP. Ceux-ci auront ensuite trois jours pour proposer des candidats dont le profil correspond aux demandes. Théoriquement, c’est une affaire qui roule. Pratiquement, ça promet d’être au mieux un casse-tête, au pire un fiasco. Car les logiciels des Offices régionaux de placement (ORP), cheville ouvrière de ce dispositif, sont inadaptés, incapables de faire coller l’offre à la demande.

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Système de recrutement prédictif

La jeune pousse Skillspotting est persuadée de détenir une solution à ce problème. Les fondateurs, Remy Siegrist – ancien directeur des ressources humaines dans une société américaine – et Sylvain Mossière ont en effet inventé un système de recrutement prédictif. Comment cela fonctionne-t-il? Par une mesure d’adéquation des compétences. Oubliés, les curriculum vitae et les lettres de motivation; oubliés, l’âge et le sexe des candidats; pas pertinents, les mots clés sur lesquels les systèmes actuels se basent. «On ne peut pas faire uniquement confiance à la sémantique, sur laquelle fonctionnent les grands acteurs comme LinkedIn, car elle laisse trop de place à l’interprétation», explique Sylvain Mossière.

Sa plateforme propose une mesure du savoir-faire mais aussi du savoir-être du postulant. Elle établit à la fois les compétences des candidats et les préférences comportementales de celui-ci, à travers un test psychométrique. «On panache les compétences de toute une vie, ce qui donnera à l’entreprise un inventaire très complet du profil du candidat et de tout ce qu’il peut lui apporter, au-delà du seul périmètre du poste recherché», explique le directeur.

Apparaître dans le champ du radar

Les dirigeants de la start-up l’assurent: immédiatement après avoir défini les besoins du poste, une petite PME verra s’afficher sur son écran, comme dans un champ de radar, les personnes susceptibles de répondre à ses attentes. L’employé qui apparaît connaîtra, lui, le nom de l’entreprise, l’intitulé du poste et l’enjeu. Remy Siegrist et Sylvain Mossière estiment avoir renversé le paradigme actuel qui mène des chômeurs à répondre simplement à une annonce. «Chez nous, ils donnent à connaître ce qu’ils savent faire. Nous sommes un peu l’e-booking du recrutement», résume Remy Siegrist. Certains partenaires de la start-up, parmi lesquels le CERN, Swisscom, Accès Personnel ou l’Etat de Vaud, ont déjà misé sur ce système à l’interne.

Le coût pose problème

Mais il faut à la start-up davantage de candidats et de postes ouverts pour décoller, elle qui en recense actuellement moins de 50, pour 7000 candidats. Raison pour laquelle elle lorgne du côté du chantier de la préférence indigène. Mais c’est la soupe à la grimace: «Nous avons eu une dizaine de rendez-vous avec l’Office cantonal de l’emploi et les ORP genevois et vaudois depuis 2011, qui ont trouvé notre approche séduisante, raconte Remy Siegrist. Mais sans l’accord du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), on nous dit que c’est impossible.» Renseignement pris auprès du Département de l’emploi de Mauro Poggia, c’est plutôt le coût qui pose problème. Car si un canton veut mettre en place son propre système, il doit le payer. Genève préfère donc améliorer son outil interne que financer une expérience pilote.

Manifestement, Berne fait le même calcul. Et ça patine. Au point que le conseiller aux Etats fribourgeois Beat Vonlanthen a déposé une interpellation, craignant que la volonté populaire ne soit mise à mal par un problème technique. Pourtant, le Seco se veut rassurant: «Nous sommes en train de développer et d’optimiser les outils existants», assure la responsable de la communication, Antje Bärtschi. Elle ajoute toutefois que le Seco «pourrait procéder éventuellement à un appel d’offres, après avoir défini les besoins concrets des organes d’exécution, en collaboration avec les cantons». L’affaire semble encore bien loin de sa conclusion.

Les ingénieurs éconduits aussi

Mais le temps de l’administration n’est pas celui d’une start-up. Avec 300 000 francs d’investissements privés, Skillspotting est loin du million qu’elle vise d’ici à la fin de l’année. Une bonne nouvelle vient cependant la rapprocher de cet objectif: la plateforme d’investissement en ligne Raizers l’a sélectionnée parmi 500 sociétés pour une levée de fonds. Et la semaine prochaine, la jeune pousse sera présente au Salon des investisseurs à Paris.

Si elle parvient à financer son développement, elle se tournera sans doute davantage vers le privé que vers l’administration. Car d’autres s’y sont déjà essayés, sans plus de succès. Comme Swiss Engineering, l’une des principales associations d’ingénieurs de Suisse, convaincue elle aussi de pouvoir résoudre les problèmes informatiques des ORP. Mais pour l’instant, tous les prétendants sont éconduits.

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