En elle-même, la démission d'Adalbert Durrer n'est pas la conséquence d'une modification du paysage politique suisse et n'en est en rien l'annonciatrice. Le départ du président du PDC relève de l'anecdote, en marge plutôt qu'en prise avec les événements. Ce n'est jamais que la démission du président plutôt calamiteux d'un parti gouvernemental en proie à des difficultés existentielles que son impéritie a aggravé sans les avoir provoquées. Ce qui intéresse l'avenir, c'est le moment dans lequel surviennent cette démission et la touche que peut conférer le choix de son successeur, le cas échéant, à des évolutions en cours dans des perspectives plus vastes.

Glissement

On voit bien que se dessine, dans le sillage des succès électoraux de l'UDC, un glissement vers la droite des radicaux et des démocrates-chrétiens. Puisque les scrutins fédéraux se conjuguent aux élections cantonales pour montrer que c'est bien là que se situent les gisements de voix les plus prometteurs, on comprend que tous s'y précipitent et s'y disputent l'espace vital. Le Parti radical a anticipé le mouvement. Une majorité du PDC s'impatiente d'aborder à ces rivages prometteurs. La démission d'Adalbert Durrer n'est pas causée par cette évolution-là, mais sa succession s'inscrit nécessairement dans un contexte de rééquilibrage vers la droite. Le problème du PDC est que, déchiré entre ses deux composantes, traditionnelle et rurale d'un côté, moderne et urbaine de l'autre, il ne peut que perdre sur une aile ce qu'il gagne sur l'autre. Mais, ne serait-ce qu'à court terme, le vent souffle résolument vers la première de ces deux composantes. Tout attaché qu'il doit être à ramener la paix et la concorde dans les rangs du parti, il sera difficile au nouveau président de ne pas se laisser pousser dans cette direction.

Le choix du successeur d'Adalbert Durrer peut pousser également à la modification d'autres paramètres, plus géopolitiques que strictement politiques.

L'équilibre entre les différentes régions du pays est lui aussi en train de changer, à l'occasion d'une autre succession, celle de l'Uranais Franz Steinegger. La présidence du Parti radical passe des montagnes uranaises, du berceau originel, aux marches de l'Est, avec le Schaffhousois Gerold Bührer, un assez proche voisin du président de l'UDC, le Thurgovien Ueli Maurer. Et c'est un autre Thurgovien, le conseiller aux Etats Philipp Staehelin (lire page précédente), qui fait d'ores et déjà figure de candidat sérieux à la succession d'Adalbert Durrer. Son élection serait une belle revanche pour une Suisse orientale qui se considère toujours comme oubliée par le reste du pays, mais qui se verrait ainsi abondamment représentée dans la nomenklatura.

Alémanique de la plaine?

Avec le passage du témoin entre Franz Steinegger et Gerold Bührer, la présidence du plus important parti du pays change également d'altitude, en passant de la montagne, ou en tout cas de l'espace alpin, à la plaine. Un espace alpin qui vient tout juste de perdre un conseiller fédéral, Adolf Ogi, remplacé par le Seelandais Samuel Schmid. Et dans un moment où, de surcroît, paraît diminuer l'influence longtemps exercée en coulisses par un autre montagnard célèbre, hôtelier à Brigue pour l'instant. La succession d'Adalbert Durrer pourrait se conjuguer sur le même mode du passage de la montagne à la plaine. Parmi tous les candidats à la succession qui sont d'ores et déjà cités, de façon bien sûr non exhaustive, on trouve pour l'instant deux montagnards. L'élection du Schwytzois Bruno Frick, porte-drapeau de l'opposition à l'adhésion à l'Union européenne et héraut d'un EEEbis, pourrait être, à première vue, vécue comme une provocation par les Latins. L'autre montagnard, le Valaisan Jean-Michel Cina, paraît encore un peu tendre pour la fonction. Tout porte à croire, à ce stade, que la présidence du PDC devrait échoir à un Alémanique de la plaine, et très vraisemblablement à un élu de Suisse centrale ou orientale. En même temps qu'il paraît devoir basculer à droite, le pays glisse vers l'Est et descend des Alpes.