Ce qui frappe d'emblée, c'est l'odeur. Un fumet un peu entêtant, mais pas désagréable, qui saisit le visiteur sitôt le seuil de porte franchi. Samedi dernier, pour la dernière fois avant Pâques, la salle communale de Villars-sur-Glâne (FR) accueillait la soupe de carême. L'un des moments phares de la vie paroissiale locale.

A l'intérieur, de longues tables, autour desquelles s'amasse un public arrivant par grappes, toujours plus nombreux. Trois cents personnes? Quatre cents? La vérité doit se situer entre les deux. Si la proportion d'aînés n'est pas négligeable, celle des enfants l'est tout autant: la soupe de carême, les gosses adorent. Surtout ici.

Au menu: un potage aux légumes, donc, avec du pain et une pomme pour le dessert. Le «plat principal» est mitonné le jour d'avant par quelques dames de la paroisse, qui, pour l'occasion, coupent en fins morceaux 80 kilos de légumes (carottes, céleri, raves, épinards, poireaux, oignons, pommes de terre, persil). Qu'elles transforment en 180 litres de soupe particulièrement onctueuse. L'opération étant répétée cinq fois durant le carême – six fois même dans certaines paroisses –, ce sont donc 900 litres qui ont mijoté dans les marmites.

Tarte aux pommes au menu

Frugal, ce repas est censé rappeler aux paroissiens les notions de pénitence et de partage. En théorie du moins. Car à Villars-sur-Glâne, depuis quelques années, l'abstinence n'est plus ce qu'elle était. Installés derrière un comptoir de fortune, de drôles de chrétiens offrent aux convives, contre menue monnaie, tranches de cake, tartes aux pommes ou au vin cuit, biscuits artisanaux et autres brownies faits maison. Cela dans le but de financer le voyage d'étude d'une classe de collégiens ou le prochain camp des scouts. Comme dit plus haut: les enfants adorent. Les parents également.

«Historiquement, les soupes de carême sont apparues dans les années 60, dans la mouvance du Concile Vatican II. Il s'agissait alors pour l'Eglise catholique, dans son souci de renouveau, de se rapprocher de ses fidèles, de souder les communautés dans un effort de jeûne en commun», explique André Kolly, curé de la paroisse d'Ouchy, à Lausanne. Rapidement adoptée par tous les catholiques de Suisse romande, cette pratique sera même récupérée, plus tard, par certains protestants – qui restent minoritaires, il est vrai.

«Pas cracher dans la soupe»

«Le mot carême conserve une connotation fortement catholique», nuance ainsi le pasteur retraité Claude Vallotton, auteur de divers ouvrages sur la spiritualité. Et de se montrer inquiet devant l'activisme des Eglises pour tenter de rallier désespérément des fidèles. Selon lui, la soupe de carême aide peut-être certains à appréhender le spirituel, mais ça reste un phénomène périphérique. «Cela dit, tout moyen de permettre à ceux qui le désirent de parvenir à plus d'humanité est bon à prendre. Je ne veux pas cracher dans la soupe.»

Organisées, à l'origine du moins, tous les vendredis (jour maigre dans la tradition catholique) de la période de carême, les soupes poursuivent également ce but: rapporter de l'argent – que les convives déposent dans une boîte, frappée du fameux logo de l'Action de carême. Alimentant autrefois l'effort missionnaire, ces dons sont aujourd'hui affectés au soutien de causes humanitaires. Cette année, les quelque 8000 francs récoltés à Villars-sur-Glâne aideront ainsi à «faire tomber les barrières ethniques», (projet en République démocratique du Congo).

Histoire de gros sous

«Depuis leur apparition, les campagnes de carême ont déjà rapporté des millions de francs, note l'abbé de la paroisse, Michel Cuany. Mais là n'est pas l'essentiel. Personnellement, j'apprécie énormément ces rencontres, pour leur côté spontané, simple, sans fioriture. C'est une occasion unique d'aller au-devant des gens, de leur parler, de nouer des contacts.»

Assistant pastoral dans le quartier populaire du Schoenberg, à Fribourg, Xavier Maugère renchérit: «Ce sont des moments de grande fraternité. Ici coexistent de nombreuses nationalités. Toutes viennent à la soupe, lui donnant ainsi une touche multiculturelle, très bigarrée. On y voit également beaucoup d'enfants qui, à midi, sont en général seuls pour prendre leur repas.»

Au gré du temps, la soupe de carême a connu des fortunes diverses. Conquérant à ses débuts, le mouvement est par la suite entré dans un doux ronron, avant de régresser dès les années 80. D'où la multiplication d'initiatives destinées à lui redonner des couleurs. André Kolly se souvient ainsi que lorsqu'il était curé à Genève, dans les années 90, devant le peu de succès que rencontrait son potage paroissial, il avait tenté un riz de carême. Mais il n'a pas renouvelé l'expérience, la Cité de Calvin se montrant par trop rétive à ce genre de brouet catholique.

La nostalgie des spaghettis de carême

A Fribourg, en revanche, on évoque encore avec nostalgie les spaghettis de carême du Schoenberg. «Devant le désintérêt croissant du public, il fallait tenter quelque chose… Résultat: nous avons été victimes de notre succès. Pendant plusieurs années, nous avons servi, durant cette période, chaque vendredi de 600 à 700 repas. Toute la ville venait chez nous; en particulier les adolescents, qui trouvaient cela fort sympathique», se souvient Rita de Reyff, qui officiait en cuisine. L'expérience sera finalement abandonnée «car c'était devenu l'orgie». Des nuées d'ados débarquant dare-dare à une «spaghouse-party», ça faisait décidément trop de dégâts…

Aujourd'hui, les adeptes sont avant tout séduits par l'aspect convivial du repas. Ils arrivent qui avec son fromage râpé, sa plaque de chocolat ou son pichet de rouge. En certains endroits, on l'a dit, on peut, après avoir avalé sa maigre pitance, se ruer sur le stand des pâtisseries… Le fameux triptyque de carême (jeûne, partage, prière) a été relégué au second plan. L'Eglise catholique ne s'en offusque pas trop: cette soupe de carême «new look» a le vent en poupe, offrant aux prêtres un nouveau canal pour transmettre leur message à un public d'ordinaire de moins en moins réceptif.