Journalisme

«Une troisième voie est possible, entre Kessel et Google»

L’ère 2.0 est-elle le fossoyeur du journalisme? Dans son livre «Les journalistes se slashent pour mourir», Lauren Malka livre une fable drôle et pertinente, dont il ressort que le métier n’a pas dit son dernier mot

Ces jours à Couthures, dans le sud-ouest de la France, se tiennent le Festival du journalisme vivant. L’événement, dont Le Temps est partenaire, comprend de nombreux «Ateliers de Couthures» dans lesquels se discute l’avenir du journalisme, les grands enjeux des médias.

Nos articles à ce propos:

Elle insiste: elle n’est pas une théoricienne, son livre n’a pas vocation à figurer parmi les ouvrages de référence sur l’avenir des médias à l’ère du numérique. C’est exactement pour cela qu’il faut le lire. «Les journalistes se slashent pour mourir» joue avec la matière vivante, l’expérience, l’observation et le recul. A 34 ans, née dans une famille de journalistes, Lauren Malka a travaillé dans la presse écrite et web. Elle en a retiré une fable contemporaine lucide, où un étudiant en journalisme et un vieil historien échangent, avec des rôles inversés. Quand le premier idéalise un passé qu’il n’a pas connu, le second tente de le persuader que la révolution numérique n’est qu’un épisode dans un métier en crise perpétuelle. Lauren Malka collabore aujourd’hui à différents journaux littéraires, elle est aussi conseillère littéraire de l’émission Au fil des mots.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a frappé dans les rédactions que vous avez fréquentées?

Lauren Malka: D’abord la différence physique entre les journalistes à l’ancienne, qui portent un lyrisme inspiré, littéraire, s’isolant pour écrire leurs articles, et les jeunes geeks pâlots, qui rédigent plusieurs articles par jour dans un open space, à l’aise dans tous les supports. Quand les premiers prennent leur temps et cisèlent leurs textes, les seconds écrivent dans un style court, neutre, très codifié, avec des contraintes chiffrées – nombre de signes pour le titre, pour le chapeau, mots-clés en gras – afin de satisfaire le robot Google, qui est devenu leur premier lecteur.

C’est donc Google le patron, aujourd’hui?

Oui, et c’est catastrophique. Dans les rédactions, les règles sont les mêmes, on surveille le concurrent, on prime la rapidité, les «Google trends» imposent l’agenda: si tel sujet génère aujourd’hui le plus de clics, il faut écrire là-dessus, quitte à inventer. Avec pour résultat qu’on fait tous le même article.

Les journalistes doivent-ils accepter cette tyrannie du clic?

On doit l’accepter, sans renoncer aux formes plus anciennes, lesquelles ont précisément guidé les vocations des jeunes. Dans mon livre, l’étudiant en est nostalgique et est attaché à faire survivre cette forme de journalisme qui lui en a donné le goût. Je pense que le journalisme codifié peut déboucher sur une nouvelle forme, entre Joseph Kessel et Google. Certains médias sont déjà très créatifs dans ce domaine.

Le journalisme n’est donc pas mort?

Non, au contraire. Il est en crise d’adolescence, mais j’ai l’impression qu’elle est en train de passer. Si des journalistes imposent leur créativité, on finira par exploiter le potentiel du Web – ses algorithmes, son visuel, l’interaction avec le public – tout en repensant ses règles. Je vois beaucoup de choses apparaître, qui ont le ton du numérique, mais qui font perdurer d’anciennes formes plus littéraires, des enquêtes au long cours, des grands reportages. Mon optimisme naturel me fait voir le verre à moitié plein. Mais mes personnages, eux, n’ont pas tranché.

Sauf que la révolution actuelle n’a pas d’équivalent dans l’histoire du journalisme!

Je ne crois pas qu’on soit dans une crise sans précédent. A chaque apparition d’un nouveau support – la radio, la télévision – ce métier a été fragilisé économiquement. En revanche, on est dans un moment révolutionnaire, comme le fut la révolution industrielle. Economiquement, c’est douloureux, mais sur le fond, prometteur.

Aura-t-on encore besoin de journalistes? Sur la Toile, les non-professionnels ont parfois plus d’audience que les pros.

C’est propre à notre époque et c’est formidable que les non-professionnels aient droit au relais de l’information. Certains twittos méritent d’être entendus, le savoir du geek hyperspécialisé est une richesse. Celui-là sera peut-être recruté par les médias. Je pense que les critères d’engagement des journalistes vont changer. Il faudra qu’ils traitent l’actualité tout en faisant profiter leur média d’une spécialisation acquise sur les réseaux fermés, les pages de fans ou les forums. Ils coexisteront avec les journalistes moins spécialisés. Ainsi, on n’ira pas vers le moins bien, mais vers le plus riche.

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