Pas besoin d’une machine à calculer, un boulier suffirait. En additionnant les voix du Parti socialiste et des Verts, on arrive à 83. En admettant que Regula Rytz glane encore une quinzaine de suffrages chez les Vert’libéraux et au groupe du centre (PDC, PBD, Parti évangélique), on est encore loin du compte, soit des 124 voix qu’il faut pour s’ouvrir la porte du Conseil fédéral. La conquête d’un siège au gouvernement par les Verts tient de la mission impossible.

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«Je suis prête», a déclaré la présidente des Verts le 21 novembre dernier. Prête à prendre des responsabilités incombant à un groupe parlementaire qui compte désormais 35 membres, soit exactement la taille définie par le président du PDC, Gerhard Pfister, pour prétendre au Conseil fédéral. Prête à porter la question climatique au gouvernement selon le vœu des électeurs. Prête enfin à jouer le jeu de la collégialité comme elle l’a fait au sein de l’exécutif de la ville de Berne.

«Regula Rytz, la meilleure d’entre nous»

A la tête du parti qu’elle a conduit à la victoire après deux défaites, Regula Rytz est «la meilleure d’entre nous», selon l’expression de la sénatrice Céline Vara, vice-présidente du parti écologique suisse. Personne ne symbolisait mieux qu’elle les vagues verte et violette qui ont déferlé sur la Suisse le 20 octobre dernier. Et pourtant, sous la Coupole, personne ne parie sur son élection. Les trois groupes du bloc bourgeois (UDC, PLR et du centre) ont carrément refusé de l’auditionner: on n’éjecte pas un conseiller fédéral en place!

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C’est un comble. Tous ces partis reconnaissent pourtant que l’actuelle formule de la composition du Conseil fédéral – deux sièges pour les trois plus grands partis et un pour le quatrième – n’a plus de «magique» que le nom. Patriarche de l’UDC, Christoph Blocher est le premier à l’admettre, mais il ne présente comme alternative qu’un modèle favorisant sa formation. Pour sa part, Gerhard Pfister a proposé une conférence au sommet pour définir ensemble les nouvelles règles du jeu, sur lesquelles un compromis est loin de s’esquisser à l’heure actuelle.

Face à des partis adverses dont le but est avant tout de se maintenir au pouvoir, les Verts ont pourtant commis plusieurs erreurs tactiques, qui ont débuté le soir même des élections. Malgré leur progression historique, ils hésitent à affirmer leur droit à un siège au Conseil fédéral, préférant attendre le résultat des seconds tours dans la course au Conseil des Etats. De plus, ils annoncent qu’ils cibleraient un siège PLR, soit celui d’Ignazio Cassis, donnant ainsi un signal rassurant au PDC. «Au lieu de maintenir la pression sur ces deux partis en les opposant, ils les ont laissé s’allier», regrette un socialiste.

Le centre droit pas convaincu

Au cœur de toutes ces tergiversations, il y a Regula Rytz, qui n’a pas su trancher quant au lièvre qu’elle voulait courir: le Conseil des Etats ou le Conseil fédéral? Son parti perd ainsi quatre précieuses semaines de campagne avant de désigner sa candidate. Regula Rytz les passe – en vain, car elle ne sera pas élue – à braver le froid pour distribuer des pommes et du sucre de raisin aux électeurs bernois devant les gares du canton plutôt que d’établir des contacts avec les membres d’autres partis sous la Coupole, comme le font tous les papables au Conseil fédéral.

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Regula Rytz doit gagner cette élection au centre droit, malgré l’image de «gauchiste extrême» qu’elle traîne chez certains conservateurs du PDC. Or, c’est justement là qu’elle ne convainc pas. Les Vert’libéraux l’ont auditionnée ce mardi 3 décembre. «Regula Rytz est une femme intelligente. Mais nous avons deux manières totalement différentes de faire de l’écologie», avoue Isabelle Chevalley (VD), qui ne votera pas pour elle. Les Vert’libéraux auraient préféré un double ticket pour avoir un choix. Un avis partagé par Marie-France Roth Pasquier (PDC/FR), qui a fait partie de la petite minorité de son parti à avoir voulu auditionner Regula Rytz. «Comme les Verts attaquent un siège latin, j’aurais souhaité qu’ils présentent aussi une candidature latine», confie-t-elle.

Un rôle de martyre

Inutile de dire que les Verts sont très déçus, voire blessés par le refus du PDC de rencontrer Regula Rytz. «Une décision incompréhensible, irrespectueuse des institutions et de la volonté du peuple», estime Céline Vara. Le chef du groupe Balthasar Glättli s’irrite de son côté de tous ces reproches relatifs à un présumé manque de maturité stratégique. «Une autre tactique n’aurait rien changé au résultat que fera Regula Rytz le 11 décembre. J’ai parlé à beaucoup d’élus qui font ces griefs. Tous m’ont avoué qu’ils n’auraient de toute façon pas voté pour elle.»

Dans les exécutifs cantonaux, les Verts ont fait leurs preuves. Mais au niveau fédéral, ils semblent avoir été totalement surpris par l’ampleur de leur succès pour quitter si vite leur rôle d’opposition, tant leur candidature ressemble plus à un galop d’essai qu’à la conquête déterminée du pouvoir. Mais Regula Rytz n’a rien à perdre dans l’aventure. «Soit elle est élue, soit elle endosse le rôle de martyre des partis gouvernementaux», résume un observateur.