Valais

Une vie de saisonnier dans le val d’Anniviers

Quelque 600 saisonniers ont été recrutés dans le val d’Anniviers pour travailler sur les pistes et dans la restauration. Ils sont surtout Français, louent la qualité de l’accueil et les salaires confortables. Une seule réserve: le logement rare et cher

Elle s’appelle Claire mais préfère être nommée Plume. Plume de neige, complète joliment l’un de ses collègues. C’est la petite nouvelle à Chandolin. Premier contrat de saisonnière en Suisse. Elle est ravie. «Je suis dans un cocon d’hiver. Le soir je m’endors au chaud, je suis fatiguée mais je me sens bien», résume-t-elle.

En dreadlocks et piercing à la narine, la jeune Française (28 ans) dénote au Tsapé, à l’arrivée du télésiège, à 2470 mètres d’altitude, où elle réceptionne skieurs, surfers et autres glisseurs. Plus bas, dans le village, c’est son véhicule – ma ferraille, dit-elle – qui ne passe pas inaperçu. Mais nul ne songerait à lui faire la moindre observation. «Ici, pourvu que tu arrives à l’heure et que tu fasses ton boulot, on te fout la paix et c’est ce que j’aime en Suisse», confie-t-elle.

Depuis l’âge de 16 ans, Plume est atteinte de «vagabondite aiguë». Voyages en solitaire à travers la France, les vendanges, les alpages, les cueillettes payées cinq euros l’heure, l’hiver à Valloire (Savoie) dans son camping-camion à l’arrêt sur un parking payant et les salaires en station à 1200 euros. «En France c’est marche ou crève», lâche-t-elle. Elle a postulé à Saint-Luc-Chandolin (val d’Anniviers), a été recrutée parce qu’elle skie très bien. Un permis L, un contrat de quatre mois, «22,50 francs de l’heure, dans les 4000 par mois, ça me va». Elle a emménagé au dernier étage de l’hôtel Cervin. Treize microchambres réservées aux saisonniers. Les toilettes, les douches et les cuisines sont communes. «Je paie 250 francs par mois, c’est raisonnable. Il n’y a que des garçons, ils ne rangent rien, sont bordéliques, font du bruit, mais je m’en fous, je me couche et je dors.»

Peller, déblayer, miner, damer, baliser

Rude embauche pour Plume. Il vient de tomber 60 centimètres de neige. «La station n’avait pas connu cela depuis 1999», rappelle la patrouilleuse et accompagnatrice de montagne Pascale Haegler, une Genevoise arrivée en Anniviers en 2005, qui sait encadrer et conseiller les nouveaux. Vent à 140 km/h, risques élevés d’avalanches, routes coupées, les personnels se sont rendus ces derniers jours aux aurores sur les pistes pour peller, déblayer, miner, damer, baliser. Une centaine d’employés dont une écrasante majorité de saisonniers, surtout des Français, mais aussi des Portugais, des Espagnols.

Que serait la station sans eux? «Pas grand-chose», répond Marc Chabloz, le directeur de l’école de ski de Saint-Luc. Il explique: «On ne trouve pas de Suisses. Les rares qui se présentent ne sont pas formés. Ils ne viennent que pour le fric, ne veulent pas travailler les samedis et dimanches, ne s’investissent pas.» Propriétaire du magasin Intersport, Marc Chabloz a embauché Dani, un Espagnol aux doigts d’or. «J’ai un demi-million de francs en matériel dans mon atelier de réparations de ski, pas besoin d’appeler un réparateur quand il y a un souci, Dani trouve la panne, il a été métallurgiste, je crois.»

Jérémy Reynaud, 25 ans, a été appelé en renfort en décembre. Première expérience en Suisse pour cet Avignonnais détenteur d’un bachelor management en commerce du sport. Il se souvient avoir travaillé aux Deux Alpes (massif des Ecrins) à 800 euros le mois et avoir été logé «dans une pièce de 13 m², une cellule de prison avec un loyer de 500 euros». Marc Chabloz lui a trouvé un studio de 26 m² pour 500 francs le mois et le rémunère 3800 francs brut, le salaire moyen des saisonniers. «C’est évidemment un très bon revenu mais ce qui importe le plus ici c’est la confiance, la responsabilisation. Je tiens déjà parfois la boutique seul, c’est valorisant et pour mon CV c’est tout bon.» Jeremy travaille l’été dans une boutique Décathlon en France, rêve de diriger sa propre affaire et se dit qu’à Saint-Luc, il engrange à la fois un pécule et de la pratique.

Méditerranée en Anniviers

Sous le blanc, tout serait donc rose en Anniviers? Non. Rendez-vous avec Anaïs Béja chez Marie&Délices, la crêperie-boulangerie-épicerie fine de Saint-Luc, avec vue imprenable sur le Cervin et ses voisins. L’adresse est tenue par Marie, fille de la Côte d'Azur, ex-saisonnière, sédentarisée par amour – un gars du coin –, qui concocte et vend de la confiture locale ainsi que des condiments à l’aïoli et à l’huile d’olive. Un peu de Méditerranée en Anniviers. Le mélange des genres plaît beaucoup. Anaïs est une habituée du lieu, comme bon nombre de saisonniers qui s’y posent après le labeur.

On trime dur ici mais ça va parce que l’ambiance est vraiment sympa, les gens sont tellement gentils et respectueux

Depuis trois ans, Anaïs travaille au restaurant du Tsapé. Voilà ce qui fâche la jeune Bressane: son logement. Elle paie 2000 francs par mois son minuscule appartement qu’elle partage avec son amoureux et une copine (saisonniers eux aussi). «Le prix a triplé, même pas de machine à laver le linge et une seule clé», rouspète-t-elle. Du coup, il faut économiser. Le trio a fait ses courses en France, a surchargé deux voitures et a monté le ravitaillement qui doit subvenir aux besoins alimentaires basiques durant les quatre mois. «Des fois, on achète sur place du frais comme des fruits et légumes. La note peut monter à 30 francs, en France à peine 10 pour le même volume.» Heureusement, à midi, le Tsapé nourrit son personnel, «un repas complet et toujours très bon pour 10 francs». Objectif de la demoiselle: mettre de côté 10 000 euros. Pour s’envoler avec son chéri en Nouvelle-Calédonie au printemps, durant quatre mois. La belle vie, donc.

«On l’a mérité, on trime dur ici mais ça va parce que l’ambiance est vraiment sympa, les gens sont tellement gentils et respectueux», insiste-t-elle. Anaïs dit qu’elle a dû faire ses preuves il y a trois ans, se donner au maximum. Bilan: un gros malaise de fatigue. Ambulance, scanner cérébral à Sion et une hospitalisation. Anaïs a dû avancer 5000 euros que la Sécurité sociale française n’a toujours pas remboursés. «J’attends toujours aussi un tampon de la Sécu pour mon permis L et faute de l’avoir je ne peux pas ouvrir un compte ici. On dirait qu’ils nous en veulent d’aller travailler en Suisse», s’insurge-t-elle.

Faut-il construire pour les saisonniers?

Martin Hannart, le directeur adjoint des remontées mécaniques de Saint-Luc-Chandolin, l’employeur d’Anaïs Béja, admet que le logement est un gros souci. Il y a certes les chambrées de l’hôtel Cervin mais on sent que le peu de confort suscite, sinon de la honte, du moins beaucoup de gêne. Et puis, dans les étages inférieurs fut hébergée la colonie de vacances belge victime le 13 mars 2012 du terrible accident de bus dans le tunnel de Sierre (28 morts dont 22 enfants). Cela demeure un traumatisme dans la station. Martin Hannart revient à son problème de logement: «Il faut autant gérer les sous-capacités que les surcapacités. On n’a pas de bâti, faut-il construire pour les saisonniers? Ici les gens préfèrent bâtir pour la clientèle. Un propriétaire préfère louer 1100 francs la semaine à un couple de skieurs que 1100 francs le mois à deux saisonniers.»

David Melly, le président de la commune d’Anniviers, estime que les collectivités n’ont pas à entrer en matière concernant les logements pour les saisonniers car c’est de la responsabilité de leurs employeurs. «Mais, souligne-t-il, nous pouvons réfléchir avec eux à une création de logements sociaux car il est dans l’intérêt de nos stations de fidéliser ces travailleurs.» Personne ne souhaite, en tout cas, en arriver à la situation extrême observée à Chamonix avec cette quinzaine de camping-cars et autres minibus à demeure sur un parking. Il y a deux ans, un jeune couple de saisonniers a trouvé la mort, asphyxié au monoxyde de carbone. A Leysin (160 saisonniers), quelques caravanes stationnent cette année. A Verbier, avec un millier de saisonniers, il existe des chalets de dix chambres et il est conseillé d’aller du côté du Châble, où les tarifs sont moins élevés.

Retour à Saint-Luc, au Bella Tola, le très chic hôtel historique. Soucieux du bien-être de ses 15 membres du personnel saisonnier, Claude Buchs, le directeur, loue à l’année sept appartements, non sans sacrifice car durant quatre mois ils ne sont pas occupés. Les loyers oscillent entre 500 et 600 francs. «C’est confortable, l’intimité est respectée, les gens soufflent, c’est important», insiste Claude Buchs.

Ici, il n’y a pas trop de procédures

Chez Marie&Délices, Anaïs Béja se souvient tout à coup qu’elle a omis de préciser ceci: «A la fin des quatre mois, nous percevons un 13e mois et nos heures supplémentaires». Arrive le patrouilleur Gérald Magnin (42 ans), visage buriné, physique sec et musculeux. Fin de journée. Il a miné ce matin dès 6h. «Pas besoin d’explosifs, j’ai posé un ski et ça a dévalé.» Mission ô combien dangereuse qu’il remplit depuis sept ans. Il est en colocation avec un Suisse (400 francs le loyer), est payé 27 francs de l’heure, contre jadis, 1800 euros le mois aux Portes du Soleil en Haute-Savoie. «Y a pas photo», sourit-il. L’été, il est moniteur de spéléologie et dirige deux parcs d’aventure chez lui en Chablais. Il n’est pas venu seul en Anniviers. Madiba l’accompagne. C’est un Retriever dont il veut faire un chien d’avalanche. Sa formation a commencé. La station l’y encourage et a aménagé une niche au départ du funiculaire du Tsapé.

«Ici il n’y a pas trop de procédures, on ne se monte pas trop la tête, les choses sont réglées simplement», confie Gérald. Ainsi va la vie cet hiver en Anniviers, étrangement calme, sereine presque, en dépit de la frénésie, des humeurs du ciel et des amateurs de glisse impatients, pas toujours aimables et imprudents. Un employé raconte, en mode voix basse: «Je connais un patron qui récompense son personnel non pas en l’invitant à la pizzeria mais en l’héliportant en haut des pistes, les skis presque aux pieds.»

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