Forensique

Une vie sur les traces du crime

Décoré d’une prestigieuse médaille, le professeur Pierre Margot, directeur de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, évoque avec passion sa carrière. Portrait

Ils ont tous été ses élèves. Monica Bonfanti, la cheffe de la police genevoise. Olivier Guéniat, le chef de la police judiciaire neuchâteloise et commissaire ad interim de la police jurassienne. Alexandre Girod, le futur chef de la police de sûreté du canton de Vaud. Et il n’en est pas peu fier. Le professeur Pierre Margot, directeur de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, parle avec passion de son institut désormais centenaire et du travail accompli. Un parcours qui lui a valu de recevoir, en septembre, la prestigieuse médaille Douglas M. Lucas, décernée par l’Académie américaine des sciences forensiques. Une reconnaissance mondiale pour cet infatigable chercheur en détection de traces.

Une naissance il y a 61 ans à Delémont. Un père dans les chemins de fer. Rien ne prédestine Pierre Margot à tomber dans la marmite des scènes de crime. Si ce n’est sa curiosité et son goût de la variété. A l’heure de choisir son chemin, il pense d’abord à la chimie, au droit ou à la physique. Sur le formulaire, remis par un professeur féru d’orientation professionnelle, il coche aussi la case Institut de police scientifique et de criminologie, l’ancêtre de l’Ecole qu’il dirige depuis vingt-cinq ans. La visite des lieux et l’interdisciplinarité qui y règnent forgeront sa décision. Lorsqu’il commence ses études, ils sont entre 2 et 5 étudiants par volée. L’engouement pour cette discipline, portée par ses anciens diplômés mais aussi par les séries télévisées, va aller crescendo. Le nombre d’étudiants passera à une cinquantaine pour la première volée de 1986. «Ils sont plus de 500 en tout aujourd’hui».

«Je n’ai pas été déçu», relève Pierre Margot en repensant à ces années de formation et de recherches. Et pour cause. L’histoire est aussi de la partie pour lui rendre l’expérience encore plus riche. L’Armée républicaine irlandaise commet son premier attentat sur sol anglais alors qu’il effectue un stage dans un laboratoire de Birmingham. Malgré sa nationalité suisse et les problèmes de sécurité intérieure posés par cette situation, le jeune chercheur est intégré à l’équipe. «J’ai juste eu droit à un petit sermon.» Appelé à se pencher sur les fragments et autres débris laissés par l’explosion, Pierre Margot se rappelle être tombé sur un cadran de montre. L’indice du système de retard utilisé.

La poursuite de ses études va le mener en Ecosse. A l’Université de Strathclyde, à Glasgow, il se lance dans une thèse sur les champignons toxiques et hallucinogènes. C’est un mycologue du jardin royal d’Edimbourg qui a proposé le sujet. A la fois adepte de la cueillette et intéressé par les nouvelles formes de stupéfiants mis sur le marché, Pierre Margot n’a aucune peine à se passionner pour la matière. La toxicologie forensique le mènera ensuite aux Etats-Unis, à Salt Lake City, où il se consacre notamment à l’analyse des poisons et autres drogues dans les viscères.

Pierre Margot revient en Suisse au début des années quatre-vingt. Pas pour longtemps. Préférant continuer à se consacrer à la recherche plutôt que d’intégrer l’industrie privée, il part pour l’Australie et son Université nationale. C’est à Canberra qu’il développe de nouveaux moyens de détection des empreintes digitales, par exemple pour les objets retrouvés dans l’eau, et met au point une lampe spéciale – «la polilight» – qui connaîtra un succès mondial auprès des corps de police. «On la voit aussi dans beaucoup de films», sourit Pierre Margot. De l’Australie, le professeur garde d’ailleurs le souvenir d’une expérience enrichissante, dépaysante et amusante. Emouvante aussi puisque c’est là qu’il se marie et où naît son aîné.

Lorsque le poste de professeur et de directeur qu’il occupe encore est mis au concours, Pierre Margot s’installe à Lausanne. Il va y former nombre de futurs policiers de Suisse mais aussi de l’étranger, de magistrats, de spécialistes de la sécurité privée (le directeur de la sécurité de l’EPFL est passé par là), et autres passionnés de laboratoires. «Pour qu’une discipline soit vivante, il faut de la recherche». Fort de cette conviction, l’Ecole inscrit à son palmarès une soixantaine de doctorats et mène des travaux dans des domaines aussi variés que les traces de souliers, les incendies, le renseignement, le profilage de l’héroïne et de la cocaïne, la preuve par l’ADN.

Lorsqu’il s’agit d’énumérer les affaires qui l’ont marqué, Pierre Margot a l’embarras du choix. «Il y a énormément de dossiers passionnants. Non pas parce qu’ils sont célèbres mais parce ce que se posent de difficiles questions de détection.» Il y a tout de même certains cas qui, en raison de leur force historique, occupent une place particulière dans son parcours. La célèbre affaire Seznec, du nom de ce condamné reconnu coupable, en 1924, du meurtre d’un conseiller général du Finistère dont le corps n’a jamais été retrouvé. Condamné aux travaux forcés à perpétuité et envoyé 20 ans durant au bagne en Guyane, Guillaume Seznec n’a cessé de clamer son innocence et ses descendants ont tout entrepris pour réviser le procès.

Membre du groupe des cinq experts mandaté par la Cour de cassation de Paris en 1994, Pierre Margot travaille trois ans durant sur ce dossier en partant de l’hypothèse que des éléments en faveur d’une révision allaient apparaître. «Les techniques permettant de lire ce qui a été écrit sur une page en étudiant les feuilles d’un même bloc nous ont permis de trouver beaucoup de nouveaux éléments. En fait, cet examen a surtout mis en évidence des montages et des manipulations qui ne corroboraient pas les déclarations de l’accusé. On cherchait des éléments à décharge et on a finalement trouvé que des indices à charge.» En 2006, la justice française rejette définitivement toute annulation de la condamnation.

Pierre Margot sera aussi appelé au sein de la commission internationale chargée, à la demande de l’ancien premier ministre anglais Tony Blair, de revoir toute l’investigation menée sur les circonstances du célèbre «Bloody Sunday». Ce jour de janvier 1972 où plusieurs manifestants sont tombés sous les balles des soldats britanniques en Irlande du Nord. Une première enquête nationale avait blanchi l’armée. «Il s’agissait essentiellement pour nous de déterminer qui avait tiré en premier en analysant les résidus de poudre. On a pu mettre en lumière que la plupart des résidus présents sur les victimes ne s’expliquaient pas par le fait que celles-ci avaient manipulé une arme mais par une contamination durant la manipulation et le transport des corps.» Au final, le gouvernement britannique reconnaîtra la responsabilité des parachutistes et présentera ses excuses.

Et puis, il y a les cas plus importants sur le plan émotionnel que scientifique. L’affaire Gregory, du nom de cet enfant assassiné dans les Vosges en 1984, passe sous sa loupe d’expert. «J’ai été mandaté par la famille pour étudier le dossier et déterminer si de nouvelles pistes peuvent être explorées à l’aide des progrès de la science afin d’éviter un classement», précise Pierre Margot. A l’époque des faits, la recherche ADN n’était pas encore utilisée. Son rapport préconise donc, mais sans donner trop d’espoir, une analyse des cordelettes qui ont servi à entraver l’enfant. Les investigations ont été ordonnées et sont encore en cours.

L’avenir de la police scientifique, Pierre Margot le voit essentiellement dans une capacité à comprendre les phénomènes criminels à grande échelle et à améliorer la prévention. «L’analyse des traces n’est plus seulement utile pour identifier ou innocenter un auteur mais pour relier les cas entre eux dans des affaires sérielles. Par exemple, l’empreinte des souliers peut donner des informations sur une bande de cambrioleurs. Ou encore, le profil chimique d’une drogue saisie à Genève peut être comparé avec d’autres lots saisis ailleurs afin de déterminer si l’organisation est plutôt locale ou internationale. En fonction du degré de pureté de la marchandise, on saura aussi si on est plus proche du consommateur ou de la tête du trafic. Autant d’éléments qui permettent d’apprécier la structure du marché et la dangerosité de l’organisation.»

Attentif aux risques d’erreurs, Pierre Margot reste convaincu de la nécessité de renforcer la formation en matière d’identification. «Lorsqu’on a une très grande banque de données informatisées, il y a toutes les chances de trouver une empreinte digitale qui se rapproche d’une trace fragmentaire mais qui n’est pas la bonne.» L’erreur commise par le FBI suite aux attentats de Madrid en 2004 – un avocat de l’Oregon a été arrêté par erreur à cause d’une empreinte relevée sur une bombe – a permis de débloquer des fonds pour ces recherches.

De grandes déceptions? «On en a rarement dans ce métier. A priori, on ne sait pas ce qu’on peut trouver. Et, a posteriori, on ne sait pas si on a raté quelque chose.» Par contre, le scientifique s’est habitué à vivre avec les zones d’ombre et les incertitudes. «La trace ADN montre l’identité de la trace mais pas forcément l’auteur du fait. Ce n’est que son positionnement ou sa datation qui peuvent, par exemple, expliquer une activité. La signification d’un résultat peut être très différente en fonction des données qui nous sont fournies. Il est de notre responsabilité d’indiquer le contenu et les limites de l’information ainsi récoltée. Savoir si elle sera suffisante pour forger une conviction est une autre question qui n’est plus la nôtre mais celle du juge.»

Sur son bureau encombré d’ouvrages, Pierre Margot a posé sa médaille. Cette distinction lui fait d’autant plus plaisir qu’elle porte le nom de Douglas M. Lucas, une sommité désormais retraitée, qui a longtemps dirigé un laboratoire à Toronto et qui a aussi participé à l’enquête du «Bloody Sunday». «Il n’a jamais vu cette médaille qui lui est dédiée, alors il m’a demandé de lui envoyer une photo.» Une trace de plus. Heureuse empreinte cette fois.

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