Il est peu commun que l’architecture travaille de manière si approfondie sur les rapports entre société et savoir. Avec le Rolex Learning Center, œuvre du bureau japonais SANAA, l’EPFL s’est dotée d’un ouvrage d’art éblouissant qui parle de son projet.

L’événement, très remarqué, revêt une portée internationale. Dans une Suisse romande où les constructions de qualité sont nombreuses mais dont peu se détachent, un bâtiment d’une originalité si particulière constitue une date. Pourtant, la surprise qu’il réserve, lorsqu’on le longe côté lac, par exemple, c’est sa simplicité. Son évidence.

Rien d’agressif ni d’intrusif dans cette construction hautement expérimentale mais, au contraire, une totale tranquillité. Sa silhouette ondule doucement selon une forme qui ne paraît pas plus extravagante que celle de nombre de constructions contemporaines. Le bâtiment occupe sa place très naturellement, flottant avec un zeste de nonchalance entre lisière de campus et rivage lacustre.

La surprise suivante vient de la manière dont il se laisse aborder. Pas de seuil à franchir, aucune solution de continuité entre l’extérieur et l’intérieur. Le Learning Center se laisse pénétrer par ses différents côtés, on s’y retrouve insensiblement sans que jamais le contact ne se perde avec le monde environnant.

La nature s’y glisse visuellement partout et continuellement; un jeu savant s’organise entre la lumière qui l’inonde et les éclairages très étudiés discrètement installés partout. Il s’en dégage un éclat diffus, d’intensité variable, animé d’ombres, où quelques ­rares plages colorées définissent certains repères. Les parois, toutes de couleur blanche, ne s’élèvent jamais jusqu’au plafond; si elles délimitent des fonctions, la moquette, d’un gris clair continu, paisible et uniforme, corrige et restitue son unité à l’univers du Learning Center. Les formes du mobilier, voulu d’une légèreté aérienne, tout blanc, en bois naturel ou en métal à reflets à peine argentés, tendent à s’estomper.

Jamais monumental, en dépit de 20 000 m2 de surface, le bâtiment se présente comme un paysage bienveillant. Sensation renforcée par la topographie toute en rondeurs et collines qui appellent un comportement de promeneur: longer une côte, se hisser au sommet d’une pente, la dévaler, faire halte pour souffler, musarder à la découverte de perspectives nouvelles dont les lieux abondent… Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, coauteurs de cette architecture aux variations subtiles (lire l’encadré ci-contre), ont soigné la fluidité des circulations, subverti les hiérarchies spatiales, allégé les matériaux, obtenant ainsi un édifice à la fois diaphane et présent, d’un raffinement troublant et parfaitement efficace.

Dans ce centre de connaissances, «la dimension verticale sera d’abord et avant tout définie par l’être humain debout», annonçait Kazuyo Sejima, en présentant le projet du bureau SANAA. Et en effet, ici, ce sont bien les silhouettes allant et venant qui, d’abord, «construisent» l’espace. Traduction parfaite de la volonté qui a présidé à la mise en chantier du Learning Center: celle de placer l’ouverture et les échanges au cœur d’un campus jusqu’ici dépourvu de lieu commun, où chaque domaine travaillait tourné vers lui-même. Cloisonnement devenu gênant, handicapant même à l’heure où les disciplines s’interpénètrent et se fertilisent mutuellement.

A cette demande, les architectes ont répondu en constituant un «milieu» qui comprend une bibliothèque principale de 500 000 livres et plusieurs spécialisées, des lieux où étudier en groupe ou isolé, des bulles transparentes où tenir réunions et séminaires, un amphithéâtre de 600 places, des restaurants, des cafés, des centres d’information, des espaces sociaux, toutes sortes de services ainsi que plusieurs vastes patios. CRAFT, laboratoire de recherche sur les technologies de formation, y a pris ses quartiers; les organisations d’étudiants et d’ alumni aussi. La collection de livres scientifiques précieux réunie par l’EPFL s’y trouve désormais exposée. Le tout, pourvu d’équipements multimédia hautement performants, est offert aux utilisateurs du campus – étudiants, enseignants, chercheurs, personnel administratif – ainsi qu’au ­public.

Patrick Aebischer, lorsqu’il a accédé à la présidence de l’EPFL, avait en mémoire les bibliothèques universitaires américaines accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et la nostalgie des campus dont les fenêtres brillent toute la nuit. Il constate rapidement que l’aggiornamento de l’EPFL passe par une révolution de l’état d’esprit et une modification profonde des modes de vie sur le campus. S’y opposent, entre autres, un urbanisme hermétique aux meilleures intelligences et des architectures qui favorisent l’éloignement des personnes et des disciplines. Il comprend aussi qu’un projet tel que le Learning Center peut doublement servir de levier, induisant le changement à l’intérieur de l’Ecole et offrant une visibilité internationale à l’institution.

Pour une Ecole d’architecture en mutation – elle devient l’une des sections de la Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit, l’ENAC – qui aspirait à une revalorisation, le concours fait brillamment office de vitrine. Toutes les ambitions étant permises, il réunit un jury de qualité pour juger des propositions formulées par 12 bureaux considérés parmi les meilleurs du monde. Le processus, habilement médiatisé, offre à l’EPFL l’occasion de réfléchir à ses besoins et à son destin et, pour le public, il ouvre une fenêtre sur cette école qui change et se fixe de nouvelles et hautes ambitions.

Pour ceux qui attendaient, à l’issue de ce concours, un bâtiment fièrement vertical, une forme extraordinaire ou encore une EPFL distribuée dans un jardin comme le préconisait, par exemple, le projet de Jean Nouvel, la surprise fut grande. Le choix se porta, en effet, sur un jeune bureau japonais, connu surtout des spécialistes et dont une femme, Kazuyo Sejima, constituait le pivot. Et sur une proposition insolite, tout en largeur – ce qui fut vivement critiqué au nom d’un usage modéré du sol.

Or les architectes de SANAA avaient bien compris la demande qui sous-tendait en profondeur le concours, d’autant qu’elle coïncidait avec leur propre recherche. Qu’est-ce que le savoir en ce début de XXIe siècle? Comment le développer, comment le partager, comment produire, en même temps que des connaissances, une société nourrie d’humanité?

Exprimant la réponse par le langage de l’architecture, ils ont imaginé un ouvrage tenant autant du paysage que du bâti. Ensuite, les années de préparatifs et de chantier furent une période de recherches intenses pour une foule de disciplines présentes sur le campus et de corps de métier. Le courage de l’EPFL fut d’accueillir ce projet expérimental comme une chance supplémentaire qui permettait de prolonger l’apprentissage induit par le concours et d’y associer l’institution tout entière.

C’est ainsi qu’une vision de l’Ecole a pris corps. Et qu’elle s’est transformée, par-delà ses auteurs et les architectes eux-mêmes, en projet emblématique des ambitions de l’Arc lémanique, qui conjugue le développement des technologies avancées et le souci de son environnement naturel.