Faut-il chasser les mendiants des trottoirs? La question ne se posait pas il y a vingt ans aux villes suisses, épargnées par le spectacle public de la pauvreté.

Depuis, les indigents à la main tendue ont investi l’espace public. Et même Lausanne, la plus tolérante des villes romandes, se pose la question d’une interdiction, totale ou partielle (LT du 15.06.2012). Prochain épisode, le débat au Conseil communal à la fin de ce mois.

Mais qu’est-ce qui fait qu’il y a plus de mendiants ici que là? Sommes-nous, au regard de l’histoire, plus ou moins accueillants à leur égard? Et pourquoi, aujourd’hui, une communauté, celle des Roms, s’est-elle spécialisée dans cette activité?

Le sociologue et urbaniste Julien Damon, professeur associé à Sciences Po Paris, est un observateur attentif de la pauvreté urbaine*. Ses réponses.

Le Temps: La mendicité est-elle l’indicateur de la crise? Du creusement des inégalités sociales?

Julien Damon: Elle est d’abord l’indicateur de la richesse d’une ville et de sa tolérance. Une ville qui réussit est une ville qui attire les pauvres. Et l’histoire nous apprend que la mendicité et le vagabondage ont été, au fil des siècles, massivement pénalisés. Au XIVe siècle déjà, des dispositions royales permettaient de repousser ou d’enfermer les indigents dans les grands Etats monarchiques comme le Portugal, l’Angleterre, la France. Nous sommes mille fois plus tolérants aujourd’hui qu’hier.

– Au cours des siècles, le phénomène s’est également internationalisé…

– C’est l’évolution la plus marquante. Au Moyen Age, la question occupait les paroisses, c’est-à-dire les communes: faut-il accueillir les vagabonds ou les repousser? Et si on les accueille, les autres paroisses ne seront-elles pas tentées de repousser leurs pauvres chez nous? La nécessité d’une coordination plus large s’est fait rapidement sentir. Elle a favorisé l’émergence des pouvoirs régionaux, puis nationaux. Actuellement, avec l’espace Schengen, la question s’est européanisée. Et elle ne peut être traitée efficacement, à mon avis, qu’à l’échelle européenne.

– Cette internationalisation, c’est ce qui explique qu’il n’y avait pratiquement pas de mendiants il y a vingt ans dans les villes suisses et qu’il y en a aujourd’hui?

– Oui. Avec l’effondrement de l’ex-bloc soviétique, la perte massive d’emplois et l’affirmation d’une certaine liberté individuelle, les mendiants sont réapparus à l’est du continent. Ils se sont naturellement dirigés là où les aumônes sont les plus élevées.

– Mais pourquoi la plupart de ces mendiants sont-ils Roms?

– Il y a eu, après 1989, une arrivée massive de mendiants dits «Roms». La grande majorité vient de Roumanie et de Bulgarie, des pays où ces populations étaient sédentarisées durant la période soviétique et où elles font l’objet, aujourd’hui encore, de discriminations souvent violentes et d’une politique très coercitive. Les rues principales de Sofia et de Bucarest sont parfaitement propres de tout mendiant.

– Tout de même, la mendicité n’est-elle pas plus compatible avec certaines cultures qu’avec d’autres? Pourquoi y a-t-il si peu d’Africains qui font la manche?

– Je déteste le discours sur une soi-disant inclinaison «culturelle» à la mendicité. Mais il est vrai que dans une communauté d’Africains, la mendicité sera vue comme quelque chose de pas acceptable: les familles se doivent d’aider les leurs.

– Un mendiant, c’est un pauvre lâché par les siens?

– Oui, dans le sens qu’il n’a pas trouvé d’aide autour de lui. Mais il peut aussi être exploité par les siens. Dans le cas des populations venues de Roumanie et de Bulgarie, ce qui s’est développé sur le terreau de la pauvreté est un business à part entière, tenu par des réseaux mafieux et pratiquant une véritable traite d’êtres humains, notamment d’enfants.

– Souvent, les Roms, loin d’avoir honte, semblent revendiquer la légitimité de leur activité…

– Je crois que c’est l’effet de l’habitude, et que la culture, ou les gènes, ont bien peu à voir là-dedans. Si vous êtes né dans la mouise et avez commencé à mendier tout petit, vous avez intégré l’idée qu’il s’agit d’une activité normale. Si vous avez connu le confort avant de finir à la rue, vous vivrez le fait de mendier comme plus disqualifiant.

– Il y a aussi une tolérance diffé rente à la mendicité selon les religions: en islam, le prophète prescrit l’aumône mais proscrit la mendicité, alors que chez les catholiques…

–… il y a des ordres mendiants, comme les dominicains ou les franciscains. Les pays à tradition catholique sont davantage bienveillants vis-à-vis de la figure du mendiant, tandis que l’éthique protestante valorise le travail. Tout cela est vrai, mais n’empêche pas ce constat: les seuls pays sans mendiants sont les pays totalitaires. Et s’il y a plus de mendiants à Paris qu’à Londres, c’est d’abord parce que, dans la capitale britannique, ils ne sont pas tolérés: on les somme d’accepter une prise en charge ou bien on les met à l’amende et on les repousse. De même en Allemagne, où ils sont confinés dans certains lieux bien déterminés. Dans la nouvelle gare centrale de Berlin, il n’y a pas un seul sans-abri. En comparaison, Paris ou Lausanne sont très tolérantes.

– Vous voulez dire que la mendicité est interdite dans la plupart des pays qui nous entourent?

– L’interdiction n’est pas forcément inscrite dans la loi. Ce qui fait la différence, c’est qu’elle est souvent moins tolérée par les forces de sécurité, voire pas tolérée du tout, comme dans la plupart des pays de l’ex-bloc soviétique.

– Une ville comme Paris produit aussi ses propres mendiants, ils ne viennent pas tous de l’étranger…

– Bien sûr, il y a ceux qui perdent leur emploi et se retrouvent à la dérive. Le paysage de la mendicité englobe toute une variété de profils. A un bout du spectre, il y a la figure parisienne traditionnelle du clochard, sous un pont, avec son litre de rouge. Il pratique une mendicité individuelle et désorganisée. A l’autre bout, il y a des réseaux extrêmement organisés, avec un système d’exploitation de familles entières.

– Il y a aussi différentes techniques de mendicité, dont celle du faux estropié…

– Effectivement, si on veut convaincre les passants de mettre la main au porte-monnaie, il faut une attitude, une gestuelle et un discours adéquats. Exactement comme quand on veut vendre quelque chose: il y a un marketing de la mendicité et, en général, il mise sur l’apitoiement, quitte à exhiber un faux handicap ou à raconter une histoire fantaisiste. Il n’y a pas là de quoi s’offusquer. Sauf si, pour apitoyer le passant, on exploite des enfants.

– Faut-il interdire la mendicité?

– Ce qui est sûr, c’est qu’il faudrait sanctionner immédiatement et systématiquement la traite des enfants. Il y a, sur ce dossier, une forme d’angélisme gentillet qui leur est très dommageable.

– Sanctionner, quitte à arracher ces enfants à leur famille?

– Et alors? Ça ne me dérange absolument pas. Il n’y a pas de pire famille que celle qui exploite un enfant. Il vaut cent fois mieux pour lui être placé dans une famille d’accueil. Les différences «culturelles» ont bon dos pour justifier la non-assistance à ces enfants en danger. Je suis partisan d’une tolérance zéro.

– Et interdire la mendicité de manière générale, ne serait-ce pas un bon moyen de lutter contre les réseaux mafieux?

– Là-dessus, je suis plus réservé. Interdire la mendicité reviendrait à exclure de la rue toute forme de déviance. Je pense qu’il faut surtout empoigner la question au niveau européen: sommes-nous capables de nous partager le fardeau intelligemment? De faire en sorte que des pays comme la Roumanie et la Bulgarie cessent d’évacuer le problème vers l’étranger malgré les sommes importantes qui leur sont allouées pour les inciter à trouver des réponses sur place? Sinon, on ne pourra qu’assister au renforcement du phénomène actuel, à savoir la tiers-mondisation des villes européennes les plus tolérantes. Sauf à refermer toutes les frontières, comme certains rêvent de le faire…

* «Questions sociales et questions urbaines» et «La Question SDF» de Julien Damon, Ed PUF, 2012.

«Il n’y a pas de pire famille que celle qui exploite un enfant. Il vaut mieux pour lui être placé dans une famille d’accueil»