A douze jours du débat au Conseil national sur la future loi radio-TV (LRTV), l'audiovisuel romand monte en puissance pour dire tout le mal qu'il pense du projet. Après les Sociétés – cantonales – de radiotélévision (SRT) mardi (LT du 18.02.2004) c'était au tour jeudi de la Communauté radiophonique romande (CRR) de pointer du doigt les «faiblesses», «incohérences» et «paradoxes» du texte.

Créée en 1998, la CRR regroupe une douzaine de radios privées romandes (RRR) et la Radio suisse romande (RSR). «Concurrents sur le terrain mais aussi complémentaires, nous sommes tous d'accord pour aller vers la libéralisation du marché, rappelle Gérard Tschopp, directeur de la RSR. Mais comme pour n'importe quel jeu, l'Etat doit veiller à ce que les règles soient les mêmes pour tous. Monstre législatif, ce projet en est loin.» «Notre politique des médias ressemble à un bateau ivre, résume Adolphe Ribordy, président de la CRR et patron de Rhône FM. Là où l'Etat ne devrait pas intervenir (ndlr: presse écrite), il le fait par des voies détournées (Commission de la concurrence). Là où il a compétence à légiférer (protection de l'audiovisuel), il ouvre la porte aux groupes étrangers», français en particulier. «Nous ne craignons pas la concurrence sur le contenu, mais le dumping publicitaire sur lequel nous ne pourrons pas nous aligner», complète Claude Defago, patron de Radio Chablais. «Le ciment de la Suisse est son multiculturalisme, insiste Adolphe Ribordy. Si on ne le protège pas, le pays se délitera. Cette évidence identitaire semble échapper aux autorités politiques et administratives.»

La CRR s'inquiète surtout de la disparition du système de concession pour tout opérateur qui ne demanderait pas une quote-part de la redevance. «Cela va créer un déséquilibre en faveur des groupes ou réseaux étrangers, expliquent ses représentants. Ils pourront s'implanter via le câble, le satellite, l'ADSL ou Internet sans être soumis à une concession.» «Le projet n'aborde absolument pas ces évolutions technologiques, rappellent Gérard Tschopp et Pierre Steulet, patron des trois radios de l'Arc jurassien.

Répartition des fréquences «inapplicable»

A l'image de ses confrères, ce dernier refuse que la hausse de 1% à 4% de la part de la redevance versée aux radios régionales s'accompagne d'un «contrôle et d'une ingérence administrative supplémentaire dans le contenu même de nos programmes.» Le directeur de la RSR rappelle, lui, que l'interdiction du parrainage coûtera 11,5 millions de francs par an aux radios de la SSR. Or, «il n'existe pas ou peu de concurrence dans ce domaine entre service public et diffuseurs régionaux», précise la CRR, qui demande par ailleurs «sur le modèle de la presse écrite, une libéralisation totale de la réglementation publicitaire pour les radios privées».

La CRR s'oppose également à la création d'un Conseil du public par région, dont les membres seront nommés par le Conseil fédéral: «Le système actuel d'organe de médiation, mis en place depuis 1992, s'est révélé extrêmement efficace.»

Tous critiquent enfin le principe de répartition des fréquences prévues par la loi: 60% à la SSR, 40% aux privés. «Une fréquence n'a pas la même valeur selon qu'on se trouve à Zurich ou dans une vallée valaisanne, martèle Claude Defago. Idéal et génial sur le papier ce système est inapplicable en réalité.» Même critique contre la limitation du nombre de concessions: «Une concession sur un bassin économique rentable n'est pas comparable à deux concessions en zone rurale ou périphérique.»

Alors que certaines rumeurs spéculent sur un possible refus d'entrer en matière du National, les patrons des radios romandes hésitent à s'en réjouir franchement. «Nous pouvons vivre avec le système actuel encore quelque temps mais pas forcément pendant des années», reconnaît Pierre Steulet. «Nous ne voulons pas tuer ce projet, mais l'améliorer», conclut Adolphe Ribordy.