«Quand un tribunal écoute les scientifiques, il acquitte.» Tel est le slogan qui figure sous le trombinoscope des six signataires de la publicité imprimée sur une pleine page du journal 24 heures ce lundi 22 novembre. Une affirmation – qui reprend aussi le titre d’un article du quotidien vaudois daté du 24 mars – qui s’adresse au tribunal lausannois, où va se dérouler ces deux prochains jours le procès de 12 militants pour le climat. Cette tribune, notamment portée par des universitaires et s’adressant directement à «Monsieur le Juge», est étonnante.

Les six absents

Comme l’expliquait l’un d’eux, Bertrand Kiefer, le rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, sur les ondes de La Matinale de la RTS ce matin, cette publicité marque le soutien des scientifiques envers les prévenus. Ceux-ci ont participé à une action de désobéissance civile le 15 mars 2019 durant laquelle ils ont occupé les locaux des Retraites Populaires pour dénoncer ses investissements dans les énergies fossiles. Ils seront défendus par 12 avocats pro bono, mais regrettent qu'«un seul des sept témoins prestigieux proposés par la défense soit entendu par le juge», note le Réseau Action Climat dans son communiqué du 4 novembre.

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La campagne de ce jour est justement signée par les six autres. A savoir: Bertrand Kiefer, la climatologue et professeure à l’EPFZ Sonia Seneviratne, la climatologue et professeure à l’Université de Neuchâtel et à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage Martine Rebetez, la chercheuse en économie écologique et professeure à l’Université de Lausanne Julia Steinberger, la chercheuse au laboratoire de psychologie sociale de l’Unil Oriane Sarrasin et le responsable de l’Alliance climatique suisse et expert des caisses de pension Sandro Leuenberger.

Deux des signataires sont affiliés à l'Unil. Est-ce un problème? «La prise de parole est quelque chose que nous favorisons, car on reproche suffisamment aux scientifiques de rester dans leur tour d'ivoire, indique son attachée de presse, Géraldine Falbriard. En l'occurrence, ce n'est pas l'institution qui s'exprime, mais des chercheuses. Et elles le font sur une thématique qui figure dans leur domaine de compétence. En tant que signataires, il est normal qu'elles indiquent leur lieu de travail. Pour nous, il n'y a aucun souci à ce qu'elles s'engagent dans la Cité sur une vision qu'elles ont d'un sujet qu'elles maîtrisent.»

A travers cette publicité, il et elles dénoncent «l’ampleur de la crise climatique actuelle, la dramatique faiblesse des actions entreprises et l’importance des mouvements sociaux face à la démission de l’économie et de la politique en la matière.» Une critique dont le coût est estimé par la RTS à 7700 francs. Qui a payé? «Ce n’est pas moi, répond Bertrand Kiefer. Ce sont certainement les organisations qui nous encouragent comme Greenpeace, Doctors For XR ou les Grands-Parents pour le climat.»

Interrogé sur leurs motivations, le rédacteur en chef de la Revue médicale suisse déclare que «ce genre de procès ne devrait pas avoir lieu à huis clos. Etant donné que l’urgence climatique est fondée sur des savoirs scientifiques, il est important de montrer que nous sommes avec ces jeunes et qu’ils ont raison. Il ne faut plus tarder parce que le réchauffement climatique est un enjeu mondial.»

Changer la tonalité

Ce qui étonne particulièrement dans cette campagne politique, c’est l’intrusion de figures universitaires dans une affaire judiciaire. «Le tribunal fait son job mais est politisé, car il dépend d’une vision politique, rétorque-t-il. Nous ne voulons pas intervenir dans la séparation des pouvoirs, mais nous ne pouvons pas laisser ces jeunes tout seuls.»

Seulement, tous les acquittements des militants pour le climat ont été cassés par le Tribunal fédéral. «Si l’on reconnaît l’existence de l’urgence, la tonalité change, assure-t-il. En tant que scientifiques, nous pouvons rappeler l’urgence climatique et les conséquences que nous pouvons déjà observer ainsi que celles qui vont croître extrêmement vite. Les écosystèmes sont dérangés et les canicules, sécheresses, inondations, maladies infectieuses ou émergentes se multiplient.»

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Cette publicité laisse également sous-entendre que les signataires soutiennent la désobéissance civile. Est-ce exact? «La démocratie, c’est aussi des débats de société, réplique encore Bertrand Kiefer. Ces jeunes ne se battent pas pour une augmentation de salaire ou des lieux de culture, mais pour le bien de l’humanité. Et ils agissent avec des moyens démocratiques pour le faire.»