Pour la première fois, ils se sont donné le mot. L’injonction, même, de se faire entendre, d’une manière ou d’une autre. La conférence nationale qui réunit les recteurs des dix universités helvétiques et les présidents des deux EPF a «lancé un appel explicite à ce que ses membres s’engagent dans le débat», indique son président, le recteur bâlois Antonio Loprieno. Dans ce cas, le débat vif et furieusement politique à propos de l’initiative Ecopop, en votation le 30 novembre. D’ordinaire, poursuit Antonio Loprieno, les autorités académiques «ne s’impliquent pas en politique générale, celle des partis». Mais dans le cas d’Ecopop, «nous nous devons d’intervenir sur la scène politique de manière directe, car nous voyons là un danger réel».

Le président de l’EPFZ Ralph Eichler multiplie les avertissements et les contre-arguments à l’initiative «Halte à la surpopulation». Il y a quelques jours, les académies suisses des sciences se sont fendues d’un communiqué alarmiste, affirmant sans ambages qu’«Ecopop signifie la fin de la recherche au niveau actuel», tant dans le secteur privé que dans les hautes écoles. Les étudiants ne sont pas en reste: leur faîtière nationale, l’UNES, bataille contre le texte, tandis qu’à Zurich les associations estudiantines de l’Université, de l’EPFZ et de la Haute Ecole spécialisée (HES) mènent leur campagne tambour battant. Même les étudiants de la HES du Nord-Ouest fustigent un texte qui n’aurait aucun sens «à l’heure où les frontières de la Suisse ne tiennent déjà plus à la topographie», écrivent-ils. Fait aussi inédit, les recteurs des HES prennent position, ensemble, «sur le plan national, pour avoir davantage d’impact», espère la rectrice de la HES de Suisse occidentale, Luciana Vaccaro. A l’EPFL, l’association des étudiants a organisé un débat cette semaine. Le vice-président Philippe Gillet y a participé, et, ces jours, il assume sa campagne: «Il y a une prise de conscience dans tous les établissements universitaires, car nous mesurons à quel point nous jouons gros.»

La réduction drastique de l’immigration que promeut Ecopop panique les responsables. Les académies rappellent que dans ­l’industrie suisse, la part de ­chercheurs étrangers est de 39%; elle atteint 66% dans les universités et EPF. Parmi les doctorants, dans certains secteurs, elle est même plus élevée. Les quotas frapperaient professeurs et étudiants, alors que les hautes écoles mettent un point d’honneur à capter les talents étrangers. L’attractivité sur la scène mondiale fait partie des critères de financement, comme de prestige, des universités.

Les initiants d’Ecopop ne contestent pas la conséquence directe de leur proposition; mais ils estiment que la baisse du nombre d’arrivants serait supportable, et que cette mesure offrirait de nouvelles possibilités de formation et d’emploi aux Suisses, notamment dans le domaine de la santé.

Si les directeurs d’école s’affolent, «c’est parce que nous sommes des traumatisés du 9 février», souffle Luciana Vaccaro. Dans les jours qui ont suivi l’acceptation de l’initiative de l’UDC sur l’immigration, deux phénomènes se sont produits. Sur le plan public, il y a eu les actions de rétorsion de l’UE à propos d’Erasmus et de la recherche, un peu atténuées par la suite grâce à des mesures compensatoires du Conseil fédéral et à un accord temporaire avec l’UE. Au sein des hautes écoles, critiques et actes d’autoflagellation ont fusé, à propos du manque d’implication des recteurs et présidents avant le vote. Ils auraient dû mieux expliquer les conséquences possibles d’un oui sur la formation et la recherche, leur a-t-on reproché.

Rien ne dit que leurs paroles auraient influencé l’issue du scrutin. Cependant, en vue du 30 novembre, le souci d’Antonio Loprieno est «qu’il ne soit pas dit que les universités ne se seront pas assez impliquées». Aux yeux de Philippe Gillet, avec les accords trouvés pour Erasmus et la recherche, «nous avons mis un petit pansement sur la plaie européenne, mais elle demeure. Nous voulons expliquer aux citoyens les conséquences à long terme de leur vote.» Luciana Vaccaro, elle, élargit le champ de l’inquiétude. Même si les HES comptent moins de professeurs et de chercheurs étrangers (environ 30%), une acceptation du texte d’Ecopop «exclurait définitivement la Suisse de la scène scientifique internationale. Car l’initiative ne poserait pas problème seulement avec l’UE, mais aussi avec les Etats-Unis, et bien d’autres pays.»

Reste qu’à brandir ainsi le spectre de la catastrophe générale, les recteurs pourraient braquer certains votants, par exemple parmi les indécis, part qui s’élevait à 5% selon le dernier sondage gfs.berne paru mercredi. «C’est ma crainte principale», glisse Antonio Loprieno, effrayé par la «violence» de certains commentaires en ligne à propos d’articles exposant les postions des universitaires: «Nous devons doser notre engagement.» Défi politique inédit lancé aux recteurs, pour dix jours encore.

«Nous avons mis un petit pansement sur la plaie européenne, mais elle demeure»