biodiversité

A Uri, les prairies revivent grâce aux faucheurs

Bravant la pente, les faucheurs coupent les prairies de montagne et font refleurir les pâturages. L’entretien régulier empêche l’herbe de pourrir sur place et d’engraisser les prés, préservant ainsi des espèces rares

On n’entend plus qu’un doux bruit de soie froissée. Sans effort apparent, les trois hommes avancent en balançant leur faux. Des petits coups brefs qui font tomber l’herbe en demi-cercles réguliers. Le pré est très raide, et d’un vert plus clair là où le foin est déjà à terre. Toutes les cinq minutes, l’air résonne du son si caractéristique de la pierre à aiguiser qui court sur la lame.

L’alpage uranais de Römersbalmen, à plus de 1800 mètres d’altitude, surplombe presque à pic l’autoroute du Gothard et le village de Silenen, tout en bas dans la vallée de la Reuss. Les rochers enveloppés de traînées de brouillard ont l’air encore plus menaçants. Pourquoi diable s’accrocher à une pente dont la déclivité atteint au moins 50%, ne pourrait-on pas laisser cette herbe de montagne à son sort?

Le premier des faucheurs, Edy Epp, un grand gars de 33 ans, explique: «Le foin qui n’est pas coupé pourrit et fait office d’engrais. Les prairies, trop grasses, présentent alors une végétation très pauvre, quelques espèces étouffant les autres. Et ces prés sont beaucoup plus instables. Les plantes n’ont pas besoin de mettre des racines profondes pour aller chercher la nourriture, et n’arrêtent plus les glissements de terrain.»

La coopérative d’alpage de Silenen a repris il y a trois ans l’exploitation d’une partie de ces pâturages. Les zones marquées en jaune sur la carte qu’Edy Epp exhibe avec fierté sont les plus précieuses. Classées sous la responsabilité du service de la protection de la nature et du paysage du canton, ces parcelles abritent au moins cinq plantes figurant sur la liste rouge des espèces menacées. Grâce à la coupe régulière, le pré refleurit. Un œil expert y détecterait diverses variétés d’orchidées, orchis tacheté, grande listère, orchis vanillé, orchis globuleux.

Edy Epp a appris à faucher avec son père, et se passionne pour la récolte du foin sauvage, une tradition encore bien vivace dans le canton d’Uri. Employé à temps partiel par le bureau de conseils en écologie bâlois Oekoskop, il passe une partie de son été à manier la faux et à débroussailler des biotopes dans toute la Suisse avec des engagés du service civil.

Ici au Römersbalmen, il aide son voisin et homonyme, Paul Epp, bientôt 60 ans. Râblé et musclé, l’agriculteur a les yeux très bleus et une petite vache en or accrochée sur le lobe de l’oreille. Il espère engranger six à dix hectares de ce foin d’altitude pour sa petite exploitation d’une dizaine de vaches et d’autant de veaux, en bas à Silenen. Cela dépendra de la météo. «C’est intéressant pour moi. Avec l’autoroute et maintenant le chantier du nouveau tunnel du Gothard, il n’y a quasiment plus de prés à louer. Ici, l’herbe est plus corsée. Mais comme la plupart des autres paysans, je ne peux de toute façon pas vivre de l’agriculture: je travaille encore pour une entreprise de construction.» Son fils, Roman, 18 ans, prend deux semaines sur ses vacances pour l’aider. Avec un père vice-champion suisse de fauchage à la main, il est à bonne école.

La fenaison du foin sauvage – ou foin de rocher – a une longue tradition dans le canton d’Uri. Grâce à un programme d’encouragement lancé en 2005, le canton a pu inciter des paysans à recommencer à faucher régulièrement les zones d’estivage en altitude et à faire renaître ainsi des pâturages secs, hauts lieux de la biodiversité protégés depuis 2010 dans un inventaire fédéral.

Uri est ainsi devenu le champion du foin sauvage en Suisse, doublant la surface exploitée en cinq ans. Sur les 1000 hectares inscrits à l’inventaire fédéral parce qu’ils présentent un échantillonnage particulièrement riche d’espèces, un petit tiers se trouve dans le canton. La subvention, selon la qualité des prairies coupées, commence à 1700 francs et peut atteindre jusqu’à 4000 francs par hectare si la parcelle a toujours été exploitée pour l’agriculture, 3000 francs si le fauchage a repris pour des motifs écologiques. Environ 70% des subventions viennent de la Confédération, à titre de paiement direct à l’agriculture ou de compensation écologique, moins de 20% du canton et le reste de donateurs.

«Uri a fait un travail de pionnier», relève Pro Natura. Cela lui a valu en 2010 le prix Beugger pour la protection de la nature d’un montant de 50 000 francs. Pro Natura attire régulièrement l’attention sur les dégâts causés par l’exploitation intensive des prairies en plaine. Là, les prés richement fleuris appartiennent de plus en plus au passé. Les espèces menacées disparaissent progressivement au profit du pissenlit et autres plantes gourmandes en engrais qui poussent rapidement.

«Nous le faisons aussi pour le plaisir. Si l’on comptait les heures, on ferait mieux d’aller travailler sur un chantier. Hier soir, nous avons râtelé le foin jusqu’à 10 heures pour que l’hélicoptère puisse le descendre ce matin dans la vallée», dit Edy Epp. Grâce aux subventions, les paysans qui bravent la pente peuvent en effet se simplifier un peu la vie. L’utilisation d’une petite faucheuse à moteur est aussi autorisée si le terrain s’y prête. «Autrefois, on faisait des meules, et attendait l’hiver pour tirer les ballots de foin sur la neige», raconte Paul Epp. Un temps qu’il a encore connu.

Publicité