Le Temps: Notre société doit-elle se préparer au scénario du pire?

Jean-Daniel Rouiller: Les fortes restrictions budgétaires de l'Etat au cours de la prochaine décennie écorneront l'application du sacro-saint principe de précaution auquel s'était habituée la société moderne. Ne serait-ce que pour les routes de montagne, on devra compter avec moins d'ouvrages de protection au profit de mesures moins chères accompagnées de systèmes de surveillance et d'alerte automatique. La problématique du risque sismique est un peu différente. Il y a cinq ans, Swiss Re a publié une étude calculant que, si le séisme qui a détruit Bâle en 1356 devait se répéter aujourd'hui, la reconstruction coûterait 60 milliards, dont 45 uniquement pour le bâti. Or, pour 1 franc investi dans l'assainissement parasismique du parc immobilier, on pourrait économiser plus d'une dizaine de francs en cas de séisme majeur. Cela sans compter les pertes d'exploitation qui, pour Bâle, ont été estimées de 10 à 15 milliards. Le séisme majeur étant presque inéluctable, nous ne devons avoir aucune hésitation en matière de prévention.

– Le canton du Valais n'avait pas su prévoir l'éboulement de Randa ni le débordement de la Saltina à Brigue. Vos expériences vous ont-elles rendu plus prudent ou plus fataliste?

– Le Valais a connu en moins de 20 ans une concentration inhabituelle d'événements dont la période de retour est 50 ans pour Münster (1987), 80 ans pour Brigue, 100 ans pour les intempéries d'octobre 2000 et mille ans pour l'événement pluviométrique qui a fait 13 victimes dans le même temps à Gondo. Quant à Randa (1991), la fréquence d'un éboulement «à sec» d'une telle ampleur est de plusieurs milliers d'années. Par contre, si, sous l'effet du réchauffement climatique qui est annoncé, la fréquence de tels événements météo devait augmenter, il pourrait en découler une recrudescence de mouvements de masse. Aujourd'hui, avec les moyens scientifiques à disposition et une telle «richesse» d'expérience accumulée, le fatalisme ne peut plus être de rigueur.

– Comment vaincre les résistances aux investissements parasismiques en l'absence d'une loi fédérale ad hoc?

– Au moment où la répartition du produit des ventes de l'or excédentaire de la BNS vient d'être confirmée à raison de un tiers à la Confédération et de deux tiers aux cantons, une partie de ces revenus pourrait être affectée dans la même proportion à l'assainissement parasismique du patrimoine immobilier existant. Pour les privés, une subvention de l'ordre de 50% serait un encouragement fort. On ne léguerait pas aux générations futures une épée de Damoclès de plus de 100 milliards, mais un parc immobilier sain, et cela avec un ratio d'investissement très bas; on réglerait à terme les problèmes inhérents à la création d'énormes réserves financières de la part des sociétés d'assurance cantonales et privées; enfin, on générerait pour plusieurs dizaines d'années un boom constructif dont les milieux concernés auraient bien besoin. Quand on voit les récents résultats plus qu'aléatoires du placement en Bourse des deniers publics et privés, il faut reconnaître que cette forme de consolidation de la pierre n'offrira que des avantages. Le calcul comparatif mérite en tout cas d'être fait.