Catastrophes climatiques

Il va falloir s’habituer aux orages

Les pluies torrentielles de samedi ont traumatisé le Val-de-Ruz. Pourtant, la Suisse sera de plus en plus confrontée à des précipitations intenses, avertissent les experts. Un risque que les autorités devront mieux anticiper

C’était un vendredi soir très paisible. A Dombresson, dans le canton de Neuchâtel, Sylvie Chèvre est en train de repasser son linge quand elle entend les premiers coups de tonnerre. Sans s’affoler, elle commence par éteindre quelques appareils électriques, puis voit avec stupeur un raz-de-marée d’eau boueuse s’infiltrer par la porte-fenêtre de son salon, situé au rez-de-chaussée.

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«Je suis allée fermer la fenêtre de notre chambre et n’ai pas pu sortir car l’eau est montée très vite à un mètre de hauteur se souvient-elle, encore sous le choc. Je suis montée sur la commode. Comme notre lecteur CD était allumé, je n’ai pas osé descendre pour chercher mon téléphone, car j’avais peur d’être électrocutée. J’étais seule car mon mari était sorti. J’entendais des flots monstrueux se déverser dans la rue, les jouets de mes petits-enfants flottaient dans ma maison. Les pompiers sont arrivés au bout d’une heure, ce qui m’a paru une éternité.»

100 litres au m2

Dans le Val-de-Ruz, en ce 21 juin, le premier jour de l’été, il est tombé près de 100 litres d’eau au mètre carré, soit l’équivalent d’un mois de précipitations, selon MeteoNews. Le déluge a tué une dame et fait plusieurs blessés. Dans les mémoires, de telles pluies ne s’étaient pas produites depuis vingt ans dans cette région du canton de Neuchâtel baignée par le Seyon.

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Une semaine auparavant, les Genevois assistaient, impuissants, à une violente chute de grêle et des rafales de vent qui ont fait une victime. Les Vaudois, eux, contemplaient la tempête en craignant les mêmes pluies diluviennes que celles qui étaient tombées à Lausanne dans la nuit du 11 juin 2018 – plus de 40 litres par m2 en dix minutes, un record dans l’histoire de la Suisse, indique Nicolas Borgognon, météorologue à MeteoNews.

Précipitations torrentielles, orages, canicule, sécheresse… Faut-il s’habituer à ces situations météorologiques extrêmes? Ou est-on simplement plus craintifs, face à ces démonstrations de force de la nature? Isabelle Bey, cheffe du bureau genevois de MétéoSuisse, n’est pas optimiste. «Depuis 1900, les épisodes de fortes précipitations ont augmenté de l’ordre de 20% en intensité (12%) et en fréquence (30%)».

Le réchauffement climatique en est la raison directe: «Plus il fait chaud, plus l’atmosphère peut contenir de vapeur d’eau, selon les lois de la physique, explique Isabelle Bey. Donc quand les conditions sont réunies pour qu’un orage éclate, les pluies peuvent être plus intenses.» Le mois de juin est particulièrement propice aux orages. En effet, au début de l’été, les contrastes de température entre la terre qui se réchauffe sous l’effet des rayons du soleil, et les masses d’air en provenance de l’Atlantique, sont encore assez forts. C’est ce contraste thermique qui peut conduire à des orages violents comme ceux qui ont été observés ces derniers temps.

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En Suisse, les températures augmentent deux fois plus vite que la moyenne mondiale

Martine Rebetez, professeure de climatologie

La Suisse ne sera pas épargnée, bien au contraire. «Les températures y augmentent deux fois plus vite que la moyenne mondiale, précise Martine Rebetez, professeure de climatologie à l’Institut fédéral de recherche WSL et à l’Université de Neuchâtel. Notamment car notre pays n’a ni mer ni océan qui absorberaient une grande partie de l’énergie produite.» Pour elle, les inondations de vendredi au Val-de-Ruz ne sont pas dues spécifiquement à la présence du Seyon. «Un orage de cette ampleur aurait eu des conséquences graves à un autre endroit, avertit la spécialiste. Et puis des rivières comme ça, il y en a partout en Suisse. Aucune région ne sera épargnée par ces risques, à part peut-être le Jura, où il y a peu d’eaux de surface.»

Les «scénarios climatiques pour la Suisse», publiés par la Confédération, font froid dans le dos: en 2060, les experts prévoient des températures estivales jusqu’à 4,5 degrés de plus, beaucoup plus de journées de fortes chaleurs. Quant aux pluies, «l’augmentation des événements de précipitations extrêmes sera de 10 à 20% d’ici au milieu du siècle et de l’ordre de 20% d’ici à la fin du siècle», dit le rapport.

Prévenir les crues

A Dombresson, Sylvie Chèvre est hébergée par des proches, en attendant que les experts viennent dans sa maison évaluer l’étendue des dégâts. «Une dizaine de personnes, même des gens que l’on ne connaissait pas, sont venues nous aider à déblayer nos affaires et nettoyer ce que l’on pouvait, s’émeut-elle. Cela fait chaud au cœur.» En se remémorant sa nuit de cauchemar, sa voix tremble encore. «J’espère que des mesures seront prises pour éviter de nouvelles inondations. Je ne serai pas capable de vivre cela une deuxième fois.»

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