«C’est tout simplement honteux de nous en vouloir.» Le ministre jurassien de la Santé, Jacques Gerber, est de méchante humeur mardi matin, à la suite de la polémique qu’il estime injuste et vaine sur la pause pascale que de nombreux cantons ont observée. En effet, la Suisse a peu vacciné durant ce week-end de quatre jours. Genève a gardé deux centres ouverts sur sept, le Jura aucun, Berne deux sur neuf, Vaud entre zéro et six (sur six) suivant les jours, les centres du Valais, qui ne sont ouverts qu’un jour par semaine, ont fonctionné comme à l’accoutumée et les prestataires de soins ont reçu des doses vendredi, mais pas lundi. Pourtant, la Suisse a reçu mercredi dernier sa plus grosse livraison de vaccins depuis le début de l’année, soit plus de 400 000 doses.

Pourquoi cette allure de sénateur, alors qu’on est dans une course contre la montre et que les experts répètent qu’il faut vacciner à tour de bras? Sans compter qu’au plan financier, on perd entre 50 et 100 millions de francs de produit intérieur brut (PIB) chaque jour. Les cantons traînent-ils la patte? «Pas du tout, répond Laurent Paoliello, porte-parole du Département de la santé à Genève. On nous a annoncé une livraison la semaine dernière, sans préciser quand, elle est arrivée le 31 mars. Comment voulez-vous fixer des rendez-vous la veille d’un week-end férié?» Même son de cloche dans le Jura: «On reçoit la confirmation de livraison moins d’une semaine avant l’arrivée des doses, explique Jacques Gerber. C’est un casse-tête pour la planification.»

«Un dispositif de Formule 1 pour une caisse à savon»

A entendre les cantons, le problème n’est donc pas de leur fait, mais doit être imputé au manque de vaccins à disposition, dont les livraisons sont irrégulières ou retardées. Rien de tel qu’une métaphore pour le justifier: «Le dispositif genevois est dimensionné pour une Formule 1, et on reçoit des doses pour une caisse à savon», résume Laurent Paoliello. Interpellé, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ne dissipe pas vraiment le doute: «La rapidité avec laquelle les différents groupes cibles peuvent être vaccinés dépend de leur volonté de s’y prêter et des capacités de vaccination des cantons. Au deuxième trimestre, la Suisse table sur un volume important de vaccins.»

Selon les chiffres de l’OFSP, avant fin mars, la Suisse avait reçu 2,2 millions de doses. A ces dernières s’ajouteront vraisemblablement 8,1 millions de doses livrées par Pfizer/BioNTech et Moderna entre avril et fin juillet 2021, dont 3 millions en mai 2021 et 3 millions en juin 2021. De plus, la Suisse attend encore d’autres autorisations pour les vaccins d’AstraZeneca, CureVac et Novavax.

«Nous devons lisser les vaccinations»

Quoi qu’il en soit, le reproche de manque de planification agace les cantons, étant donné les nombreuses incertitudes auxquelles ils doivent faire face: «Il faut quelques jours pour trouver le personnel, et on doit l’occuper en continu, explique Jacques Gerber. Nous devons donc lisser les vaccinations pour pouvoir tenir une semaine au même rythme plutôt que d’avoir des pics d’activité suivis de périodes creuses. De plus, il faut garantir la deuxième dose.» Pour l’heure, le Jura n’a qu’un seul centre équipé de six lignes de vaccination, dont deux fonctionnent à l’heure actuelle.

Mardi dernier, le canton a testé l’entier du dispositif en faisant 600 piqûres par jour, au lieu de 150 actuellement, histoire de voir s’il tient la route. A Genève aussi, on explique que le travail n’est rentable que si l’on peut vacciner à la chaîne. Pour éviter les gaspillages, les doses restantes en fin de journée – celles de rendez-vous non honorés, par exemple – sont administrées à ceux qui le souhaitent. En Valais, les centres adaptent les horaires d’ouverture en fonction des livraisons prévues et pas de la demande. «Car un nombre conséquent de personnes est sur liste d’attente en raison du faible nombre de doses reçues ces dernières semaines», fait savoir le Service valaisan de la santé publique.

En revanche, il restait quelques places disponibles dans le canton de Vaud ce week-end de fête, l’offre était donc légèrement supérieure à la demande, selon le Département de la santé. Mais la planification reste un casse-tête: «Les dates et volumes de livraison ont énormément changé, avec parfois des écarts importants entre ce qui était initialement annoncé et ce qui a finalement été livré (parfois moins 30% de doses), explique Sonia Arnal, déléguée à la communication. Nous avons l’habitude depuis le début de la campagne de vaccination de recalculer notre planification pour l’adapter aux livraisons effectives – au moins deux fois par semaine, souvent plus.»


Lire aussi à propos de la vaccination: 


Les cantons tablent sur six jours par semaine

La Suisse est donc encore loin de pouvoir vacciner sept jours sur sept, comme d’autres pays. Mais les cantons jurent qu’ils seraient en mesure de le faire si les fioles n’étaient pas une denrée rare. Pour rester réalistes, ils envisagent déjà d’aller jusqu’à six jours par semaine. Une promesse qui repose sur l’espoir de livraisons plus substantielles prochainement.

A mi-avril, Genève ouvrira un centre à Palexpo, qui permettra de doubler, voire de tripler la capacité. Si les doses parviennent en suffisance au bout du Léman, le centre ouvrira les samedis et prolongera ses horaires. Le Jura a également prévu de vacciner six jours sur sept. Comme le Valais, qui promet aussi d’ouvrir des centres supplémentaires, ainsi que d’offrir la vaccination en pharmacie dès la première quinzaine de mai. Dans le canton de Vaud, de nouveaux lieux de vaccination vont être ouverts, certains avec des horaires étendus en soirée et davantage d’offres les samedis. Le canton promet aussi de ne pas chômer durant les deux week-ends prolongés du mois de mai. Il assure que ces infrastructures sont capables de vacciner à terme 10 000 à 12 000 personnes par jour, voire plus.

«Qu’on arrête de dire des choses qu’on ne pourra pas tenir!»

Ces perspectives seront-elles de nature à garantir l’objectif de la Confédération? Un scénario prévoit en effet que si 75% des personnes vulnérables et 60% du reste de la population adulte sont disposés à se faire vacciner, tous auront reçu au moins une dose d’ici à fin juin 2021.

Réaliste? Les cantons oscillent entre espoir modéré et scepticisme raisonnable. Genève par exemple estime que, d’ici à fin juin, la moitié de la population du canton aura reçu une première dose. Le Valais table sur une vaccination effective de tous ceux qui le souhaitent (estimation: 65% de la population) pour la mi-août, un terme calculé en fonction des arrivages annoncés et qui pourrait être raccourci si les livraisons s’accélèrent. Le ministre jurassien, lui, adepte du franc-parler, refuse de mettre Paris en bouteille avec des «si»: «Je crains qu’on n’y arrive pas! La communication tous azimuts concernant les volumes et les délais crée de faux espoirs et beaucoup de déçus. Qu’on arrête de dire des choses qu’on ne pourra pas tenir!» Il adorerait sans doute se tromper.

Lire enfin: Les vaccins dynamisent la reprise, mais à des rythmes inégaux