25 novembre

Vaches à cornes, un vote à double tranchant

L’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» veut encourager les paysans à abandonner l’écornage. Cependant, même ceux qui refusent de pratiquer l’opération se montrent sceptiques

Le vétérinaire empoigne le veau. Deux piqûres dans le collier et la bête s’affale dans un coin de l’étable. Quelques minutes plus tard, le jeune bovin somnole sur la paille, haletant, les yeux mi-clos. Vêtu d’un tablier brun, le vétérinaire revient avec une nouvelle aiguille pour une anesthésie locale «du nerf qui mène à la corne», explique-t-il.

Le veau, âgé d’une vingtaine de jours, n’a pas encore de cornes, mais deux «bourgeons» au niveau de la peau. Comme des kystes. Le médecin saisit son fer et brûle les deux zones. Les rondelles de chair calcinée tombent sur la paille. «Le veau va dormir une heure encore», précise le docteur en bottes, désinfectant les plaies au sommet du crâne.

Cinq écornages par semaine

Jean-Luc Charbon, vétérinaire à Estavayer-le-Lac, effectue ainsi cinq écornages par semaine. Un geste technique, confiné au monde agricole… mais sur lequel tous les Suisses sont appelés à se prononcer le 25 novembre. L’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» entend rétribuer les agriculteurs qui renoncent à cet acte sur leurs vaches ou leurs chèvres.


En vidéo: L’opération et le débat (vidéo La Liberté).

A propos du texte: Une initiative veut venir en aide aux vaches à cornes

Le Fribourgeois Erwin Balimann enlève les excroissances de tous ses jeunes bovins, comme le dernier-né opéré ce jour. Il pourrait effectuer le geste lui-même (après une formation) mais préfère faire appel aux services expérimentés de Jean-Luc Charbon. Sa ferme de Cheyres compte une quinzaine de vaches laitières, alignées dans l’étable et entravées au niveau du cou, chassant les mouches de leur queue.

«Les vaches se chicanent entre elles»

Mais l’agriculteur s’est mis aussi à la «stabulation libre», comme bon nombre de ses confrères. Huit génisses déambulent sans entrave à l’arrière de l’étable. Considéré comme plus respectueux des animaux, ce mode de détention «demande surtout moins de travail», explique le paysan en salopette. Pas besoin de les attacher quotidiennement; pas besoin de ratisser le fumier deux fois par jour…

Le problème: «Les vaches se chicanent entre elles. Elles peuvent être très méchantes.» D’où le besoin de les écorner, poursuit-il, pour éviter qu’elles ne se blessent. «Ce n’est pas une subvention supplémentaire qui me fera renoncer», lâche celui qui reconnaît vivre principalement des paiements directs. «Cette votation ne va rien changer.»

Des panses éclatées, un œil perdu

Les anecdotes sur l’agressivité des vaches ne manquent pas dans le monde paysan. «Si vous mettez 80 bêtes avec des cornes en stabulation libre, elles peuvent se déchirer les mamelles ou se faire èouamber», explique Philippe Cuttelod, agriculteur du Chablais vaudois. «Eouamber? Se faire éclater la panse», nous précise-t-il dans un accent prononcé. «Mon grand-père a perdu un œil à cause d’un coup de corne», renchérit son ami Philippe Cropt.

Ceux qui n’écornent pas

Les deux paysans partagent le café, après le labeur du matin, dans un vieux chalet qui domine la vallée du Rhône. Au rez, l’étable est vide. Les génisses broutent dans les pâturages environnants. Avec leurs cornes.

Les deux Vaudois n’écornent pas leurs vaches, qu’ils entravent la nuit venue. Il n’en a jamais été question. «Il suffit d’être prudent quand on les attache. Si une vache se débat, je réagis comme un boxeur mal pris, je l’empoigne et me colle contre elle, pour éviter un coup», explique Philippe Cuttelod. Il n’a pris que des coups de pied en près de cinquante ans de métier.

«L’écornage, c’est pour les grandes fermes en stabulation libre, où les éleveurs sont loin de leurs bêtes. Mais nous, on vit avec, on les connaît! Je n’ai même pas besoin de leur montrer le chemin pendant la désalpe», souligne l’homme au visage tanné par le soleil.

Notre portrait de l’initiant: Armin Capaul, l’homme qui défend la dignité des vaches à cornes

Contre l’écornage, mais contre l’initiative aussi

Si l’initiative est acceptée, les deux éleveurs auront droit à une enveloppe supplémentaire – peut-être 190 francs annuels par vache. Silence et soupirs autour de la table. Les deux hommes ne sont pas emballés par le texte. «Un papier de plus à remplir, lâche Philippe Cropt. Et on va mettre ça dans la Constitution? Ça va trop loin.»

S’il est pour le maintien des cornes – et révolté par l’écornage des vaches adultes –, il est contre cette nouvelle subvention. «De toute façon, elle viendra du même pot. Il n’y aura pas plus d’argent pour les paysans», balaie-t-il. Les initiants l’écrivent eux-mêmes sur leur site: «La mise en œuvre coûtera environ 15 millions par an, ce qui est possible sans augmenter l’actuel budget de l’agriculture de 3000 millions.»

Les associations sont divisées

Philippe Cuttelod pense soutenir l’initiative malgré tout. Les subventions sont un mal nécessaire. Voilà vingt ans qu’il ne peut plus vivre du prix du lait. «Plutôt que de la dignité des vaches, on pourrait parler de celle des agriculteurs», plaisantent les deux amis.

Cette perplexité est partagée dans la profession. Si l’Association des petits paysans appelle à soutenir l’initiative, qui émane d’un éleveur indépendant du Jura bernois, l’Union suisse des paysans ne prend pas position. «Ce texte ne nous semble pas nécessaire. C’est plutôt étrange que toute la population soit appelée à se prononcer. Ce sera un choix de société plutôt qu’un choix agricole», explique sa porte-parole.

Même retenue dans les rangs de l’UDC, qui est officiellement contre le texte. Son ancien président, l’agriculteur Toni Brunner, fait un plaidoyer ambivalent sur le site du parti: «Il ne vaut nullement la peine d’entamer une guerre des tranchées entre paysans. Chacun fait selon ses convictions», souligne ce propriétaire de vaches à cornes.


«Nous préférons écorner les jeunes veaux»

Jean-Luc Charbon est vétérinaire au cabinet Sieber & Charbon 
à Estavayer-le-Lac.

Selon le comité de l’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles», l’écornage 
est une «intervention massive et douloureuse», «une mutilation, interdite depuis longtemps sur les animaux domestiques». Qu’en dites-vous?

En matière de gravité, l’écornage d’un petit veau est comparable à la castration d’un chat domestique. La corne n’est pas encore développée. Il s’agit d’un bourgeon de peau qui n’est pas fixé à l’os. Il suffit de l’enlever – l’intervention demeure au niveau de la peau – et il ne repousse pas. En une semaine, la plaie est refermée. Les agriculteurs sont d’ailleurs autorisés à écorner eux-mêmes les veaux jusqu’à 21 jours de vie, pour autant qu’une anesthésie correcte soit effectuée. Ils apprennent à le faire lors de leurs études à l’Institut agricole de Grangeneuve.

Et quand les vaches sont adultes?

C’est un acte beaucoup plus invasif. Chez les adultes, les sinus sont développés jusque dans les cornes. Il y a donc un risque d’infection si l’on coupe les cornes. Et puis, il faut scier de l’os. Les suites postopératoires sont beaucoup plus compliquées et les douleurs considérables. Je ne recommande pas cette opération dans la vie normale d’une exploitation. Voilà pourquoi nous préférons écorner les jeunes veaux. A la naissance, ce n’est pas pire que la castration d’un porcelet après anesthésie.

L’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» veut encourager les agriculteurs à renoncer à l’écornage. Craignez-vous de perdre une source de revenus?

Non. Ce n’est pas un acte rémunérateur, il est facturé 35 francs environ. De toute façon, la plupart de nos clients effectuent cette intervention eux-mêmes; par ailleurs, l’avenir est à la génétique sans cornes. Il existe désormais des lignées de vaches qui naissent sans cornes, et qui ont une production laitière intéressante. La question de l’écornage va donc sans doute être progressivement réglée par la génétique. (S.H./La Liberté)

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