De mémoire d’homme, on n’a jamais vu autant de monde pour une assemblée primaire à Vex. Ils sont presque 500, un peu moins de la moitié des ayant droit de vote, à se masser dans la salle de gymnastique.

Ce mercredi soir n’est pas comme les autres. Le petit village de l’entrée du val d’Hérens vote sur son adhésion à un projet de Parc naturel régional qui devrait réunir sept communes de la vallée. Les débats des dernières semaines ont été chauds. Bousculades entre politiciens, insultes, tous-ménages anonymes… «Ça a pris une tournure irrationnelle», commente Gérard Morand, président de la commune de Saint-Martin. Alors, ces derniers jours, opposants et partisans ont essayé de calmer le jeu en cessant les débats médiatiques.

Pourtant les enjeux semblent maigres: 700 000 francs de budget annuel, un engagement pour dix ans, un contrat que chaque commune peut résilier à sa guise… «Parce que pour un match de foot, il y a des enjeux réels?!», rétorque Danny Defago, président de Vex et de l’Association du parc, dessinant en une phrase le climat de ce dernier mois. «Je vous remercie pour votre sérénité», adresse-t-il à ses concitoyens. «J’ai moi-même participé à certaines dérives lors de débats et ce n’était pas bien.» Lui doit convaincre ce mercredi soir. Et il n’entend pas perdre la partie dans son propre village.

Concentré, il déroule ses arguments avec précision. «Un parc permettra de fédérer la vallée autour d’un projet commun, de lui donner une visibilité nationale et internationale…» Surtout, le val d’Hérens paraît correspondre parfaitement au concept de parc naturel: des paysages exceptionnels et préservés, un patrimoine et une culture forte.

Depuis deux ans, la vallée est officiellement candidate au label et touche déjà les subventions fédérales et cantonales qui y sont liées. «Grâce au parc, on a pu rénover une maison du village», argumente Danny Defago. «Les opposants disent qu’on ne pourra plus chasser, qu’on ne pourra plus tirer le loup, qu’on ne pourra plus construire, que les agriculteurs auront de nouvelles contraintes… Tout cela est faux», promet-il en montrant le contrat qui liera son village à la Confédération.

Mais la méfiance est tenace dans la vallée, qui ne veut pas «se laisser parquer, devenir une réserve d’Indiens pour les cacahuètes que sont les 140 000 francs annuels de subventions de la Confédération», disent les opposants. Ils craignent bien sûr de perdre une certaine liberté d’action, notamment pour le développement d’activités comme l’héliski ou de nouvelles remontées mécaniques. Mais tous ne sont pas de farouches opposants au développement durable. «Je défends absolument l’alternative que représente le tourisme doux pour notre vallée», jure Dominique Sierro, opposant au parc, ancien président d’Hérémence et avocat-notaire. «Je me mobilise parce que je pense que le parc naturel ne nous amène rien», argumente-t-il. «Les projets d’agritourisme ont vu le jour bien avant lui et rien ne nous empêche de les poursuivre sans nous soumettre à l’Office fédéral de l’environnement pour un label qui nous amènera toujours moins de visiteurs que la notoriété du barrage de la Dixence!»

Tous les acteurs du drame savent bien que la région, plutôt pauvre et sans véritables perspectives économiques, ne survivra pas avec le seul tourisme doux. Et que les infrastructures hivernales ont du plomb dans l’aile. Les vieillottes remontées mécaniques d’Evolène ont été sauvées in extremis de la faillite cette année. Pourtant, fin novembre, un vieux projet de liaison entre Evolène et les «4 Vallées» (Thyon, Veysonnaz, Nendaz et Verbier) est ressorti des tiroirs. Devisé à 40 millions, il ferait des «6 vallées» l’un des plus grands domaines skiables du monde.

C’est là que Danny Defago tire ses dernières cartouches face à la foule silencieuse et attentive. «Effectivement, une telle liaison serait sans doute incompatible avec le parc naturel. Mais franchement, elle serait faite depuis longtemps si elle était rentable! Je suis convaincu que dès dimanche soir (quand toutes les communes auront voté), on n’en parlera plus.» L’assemblée reste silencieuse et se lève pour aller aux urnes.

Alors que l’on traite distraitement du budget 2012, Emmanuel Dussez, vice-président de la commune, entre dans la salle, une feuille de papier gribouillée à la main et le sourire aux lèvres. Danny Defago interrompt son discours. Par 277 oui, 188 non, Vex vient de valider son entrée dans le parc. Une partie de la salle applaudit longuement mais le président coupe court, soucieux de préserver la sensibilité des opposants.

«Vex vient de donner un signal positif pour la vallée, estime Emmanuel Dussez. Mais dans les communes qui voteront dimanche, pas en assemblée mais avec du matériel de vote officiel, il n’est pas évident que ça passe. A Evolène et Hérémence parce que les présidents de commune sont contestés pour des raisons partisanes. A Saint-Martin parce que le clan des opposants fait du porte-à-porte pour proposer aux gens de poster leur enveloppe de vote», lâche-t-il, ironique.

Pendant que Vex fait la paix autour d’un verre, leurs voisins des Agettes refusent à une large majorité de faire partie du parc. Des résultats contrastés, à l’image d’une vallée divisée depuis des semaines, entre querelles de politiciens et véritables inquiétudes. Fin de partie dimanche. Avec la possibilité de proposer un parc dans une partie de la vallée seulement, pour autant que cela constitue un territoire continu.

«Un parc permettra de fédérer la vallée autour d’un projet commun»