C'est une rencontre peu commune entre un paisible mosaïste de Champex-Lac en Valais et l'une des familles les plus fortunées de Russie. Tout débute dans un cimetière russe en banlieue parisienne il y a deux ans. Entre mille tombes alignées, un Russe de 35 ans s'arrête net devant le monument funéraire de Rudolf Noureïev. Le célèbre danseur décédé en 1993 est enseveli, selon une tradition tatare, sous une mosaïque représentant un tapis qu'il affectionnait. Le visiteur trouve la tombe si belle qu'on lui prête ce propos: «Si je meurs, je veux ça.» Mal lui en prit. Il décéda brutalement l'année suivante.

Le mosaïste Daniel Mettraux évoque une mort naturelle. Crise cardiaque. Dans les milieux de la presse russe, on pense plutôt qu'il fut abattu dans la région de Moscou. Le Valaisan refuse de communiquer le nom de la famille.

Cette dernière l'a contacté au début de cette année, par l'intermédiaire d'un cousin établi à Genève, pour passer commande d'une tombe similaire à celle de Noureïev, explique-t-il. Le frère du défunt, très attaché à ce dernier, a déjà fait construire une mosquée en l'honneur du disparu dans la région de Nijni Novgorod. La curiosité s'émousse.

Mais de qui parle-t-on? On sait seulement que cette famille, en mesure de s'offrir une tombe de la valeur d'un joli petit chalet en plus d'un édifice religieux, joue un rôle influent dans le domaine gazier russe.

Les contacts avec le principal intéressé, le frère du défunt, sont rares. Tout au plus s'est-il rendu une fois en Valais pour constater l'évolution du travail. «Il m'a baptisé le doigt d'or», relève fièrement Daniel Mettraux. Les rencontres courantes se tiennent avec le cousin de Genève. S'il était important d'«exécuter» les dernières volontés du défunt, encore fallait-il que la tombe fût réalisée en Suisse. «Il existe bien des ateliers de mosaïque dans la région de Moscou, explique Daniel Mettraux, mais mon client a refusé de s'adresser à eux par manque de confiance. Or, pour lui, la Suisse est synonyme de travail bien fait de ponctualité. Et comme je suis le seul professionnel de Suisse…»

Dans cette histoire helvético-russe, la ponctualité est primordiale. Contacté en février, Daniel Mettraux n'a que sept mois pour réaliser le monument. Ce dernier doit être inauguré à Nijni Novgorod au plus tard un an après la mort d'une personne, soit le 10 octobre prochain. «Ça se passe comme ça chez eux, c'est la tradition», répète Daniel Mettraux, sans sembler la connaître avec exactitude.

Alors, il s'est mis au travail avec opiniâtreté dans son atelier qui domine le petit lac de Champex. Le local étant trop exigu pour cet ouvrage de taille, un de ses amis lui a prêté son garage où gît le tombeau. Sept jeunes professionnels, qui viennent de terminer l'unique école de mosaïque au monde, l'institution «Irène de Spilimbergo» dans le Frioul, sont venus à la rescousse. «Les mosaïstes sont des compagnons en quelque sorte. J'ai organisé le travail du tombeau en collaboration avec l'école où j'ai été élève il y a une vingtaine d'années», explique-t-il. C'est que cet ouvrage est un véritable défi manuel.

Le mosaïste a pourtant l'habitude des exigences parfois capricieuses de ses clients, fortunés pour la plupart. Il égrène les anecdotes les plus invraisemblables, des histoires d'un autre monde que son art lui a permis d'entrevoir.

N'a-t-il pas été chargé, il y a quelques années, de recouvrir de mosaïque seize imposantes salles de bains dans un palais de France voisine? Ne lui a-t-on pas demandé, un jour, de transférer une mosaïque ancienne d'une maison classée dans la cuisine du personnel parce que le panneau ne plaisait pas au nouveau propriétaire?

Et pourtant, ce travail-là apporte une surprise de taille. «Lorsque j'ai reçu la photo d'un tapis marocain à reconstituer en mosaïque, je croyais que la tombe serait plate», explique Daniel Mettraux. Erreur: il s'agit de représenter un tapis qui recouvre une pierre tombale surélevée. Une bonne moitié de la pièce en mosaïque se constitue donc de plissés à réaliser avec des matériaux rigides. Les courbes doivent être restituées sur un dessin en deux dimensions qui est alors découpé en une multitude de petites tranches sur lesquelles se collent quelque 400 000 pièces de pâte de verre, dont 80 000 pièces d'or posées ensuite sur le tombeau en béton armé. Long de 2,8 mètres sur 1,6 mètre, c'est un monument de 5 tonnes qui se posera le 10 octobre sur la poussière du défunt dans un petit cimetière près de Nijni Novgorod perdu dans la forêt. Si perdu et si inaccessible qu'il faudra un hélicoptère pour transporter l'objet.

«Il existe deux méthodes de travail: celle de Ravenne – les pièces sont directement posées sur la forme, c'est le cas du tombeau de Noureïev – et la méthode byzantine – les cubes de mosaïque sont collés sur l'envers du dessin et ensuite retournés. Mon client désirait un travail à la byzantine, deux fois plus long et deux fois plus cher, car la mosaïque est parfaitement lisse.» Celui qui, à force de ténacité, fait partie des rares privilégiés à avoir percé dans ce métier d'orfèvre hors du temps a fini de poser les derniers petits cubes de pâte de verre. «L'objet de ma vie».