Pour les sismologues, c'est une certitude: la Suisse n'est pas à l'abri d'un séisme majeur. Demain, ou dans deux cents ans, une secousse provoquera dans notre pays d'importants dégâts. Trois cantons – Bâle, le Valais et les Grisons – sont plus exposés que d'autres. Pas surprenant qu'ils avancent en première ligne pour réclamer des mesures préventives.

Le Valais est le plus offensif. Il déplore la décision du Conseil fédéral de ne pas adopter une norme constitutionnelle pour le risque sismique. Le conseiller national valaisan Jean-Noël Rey relaie à Berne le souci des autorités cantonales. Dans une initiative qu'il vient de développer, il invite les Chambres à «remette l'ouvrage sur le métier»: les bases légales existant pour faire face aux dégâts naturels doivent être élargies aux tremblements de terre. Le géologue cantonal, Jean-Daniel Rouiller, s'explique sur l'enjeu de cette revendication valaisanne.

Le Temps: Les cantons, le Valais en tête, sont déçus de la décision du Conseil fédéral de ne pas créer un article constitutionnel sur la protection sismique. Est-ce si grave?

Jean-Daniel Rouiller: Les analyses qui ont abouti aux nouvelles normes parasismiques SIA révèlent que le parc immobilier suisse est sous-dimensionné pour résister sans dégâts à un séisme majeur de plus de 6 sur l'échelle de Richter. La période de retour d'un tel accident a été fixée à 475 ans. Au regard de la durée de vie d'un bâtiment, cet ordre de grandeur laisse penser que les générations futures auront tout loisir de s'en préoccuper. C'est peut-être avec ce sentiment que le Conseil fédéral s'est aligné sur le niet de la Commission de l'environnement du Conseil national pour refuser l'ajout d'un article constitutionnel qui lui aurait permis de légiférer dans ce domaine. Or rien n'est plus faux. Comme l'a rappelé la catastrophe survenue à Noël en Indonésie, un séisme n'est prévisible ni dans l'espace, ni dans le temps. Le comportement ductile de la croûte terrestre est si complexe que tout espoir de prévision du Big One restera une utopie pour encore longtemps.

– Le Conseil fédéral néglige-t-il le risque sismique en Suisse?

– Je parlerais de «risque oublié». Souvenons-nous des trois derniers gros séismes qui ont touché le Valais. Ils avaient une magnitude Richter répartie entre 5,5 (Rawyl, 1946) et 6,5 (Brigue-Viège, 1755 et 1855). Celui de janvier 1946 a été suivi jusqu'en novembre de quelque 500 répliques dont l'une a déclenché l'éboulement du Six des Eaux-Froides (6 millions m3) au-dessus d'Ayent. C'est à peu de chose près le même scénario que celui d'Ombrie en 1997. Or, dans cette région d'Italie, une partie de la population a dû patienter plus d'une année dans des abris provisoires avant de pouvoir regagner son logement.

– Une nouvelle carte de l'aléa sismique en Suisse vient de réévaluer à la hausse le risque de tremblement de terre en Valais. Votre canton doit-il en faire plus pour se protéger?

– Il y a quatre à cinq ans, le Valais a eu connaissance de travaux de la Société suisse du génie parasismique qui annonçaient un durcissement des normes. Sans attendre, le Conseil d'Etat a pris des mesures: il a dressé un inventaire parasismique des bâtiments les plus exposés; établi des cartes de microzonage spectral sur les agglomérations de Brigue-Viège et Monthey-Collombey; organisé des cours pour ingénieurs et architectes. Plus récemment, il a imposé l'obligation de construire parasismique pour tout bâtiment de deux étages sur rez-de-chaussée et plus. Unique en Suisse, cette décision s'applique aux nouveaux ouvrages ainsi qu'aux transformations de bâtiments existants. A ce jour, plus de 500 autorisations de construire ont été contrôlées par le canton. Mais il faut être conscient que, sans encouragement des propriétaires, comme pourrait le permettre une loi fédérale qui leur verserait des subsides, la mise aux normes de l'ensemble du bâti aussi bien valaisan que suisse prendra plus de cent ans.

– A voir le peu de dégâts occasionnés à Sion par le séisme de 1946, ces mesures parasismiques ne sont-elles pas exagérées?

– Non! Ces mesures sont nécessaires pour plusieurs motifs. Un séisme de 6,5 dégagerait aujourd'hui une énergie au moins 30 fois plus grande que celui de janvier 1946. Et, à cette époque, les agglomérations de Sion et de Sierre ne touchaient pas encore les alluvions de la plaine du Rhône sur lesquelles l'effet de site est potentiellement très dommageable. Car sur les terrains meubles le bâti est davantage exposé que s'il est posé directement sur le rocher. C'est là que s'étendent désormais les zones économiques. Dans l'Arc alpin et ses bordures jusqu'au niveau de Bâle et de Milan, la grande inconnue réside justement dans les conséquences destructrices de cet effet de site.

– Du surcoût ou du sentiment que la prévention serait un luxe inutile, quel est le frein le plus fort à la mise aux normes parasismiques?

– Avant tout le surcoût lié à l'assainissement du bâti existant. Si les mesures parasismiques sont appliquées au moment de la construction, le surcoût est de 2%, voire moins si l'ingénieur sait utiliser le comportement ductile du béton armé. Quand on sait que le deuxième bastion touristique d'outre-Raspille a obstinément refusé d'appliquer les normes pendant un certain temps, on ne peut que le regretter pour les futurs propriétaires qui ne sauront jamais que, pour quelques milliers de francs de plus, leur bien aurait pu être protégé contre un Big One. Cette plus-value financière est par contre plus élevée pour le bâti existant, notamment celui des années 1960-1970, pour lequel le coût peut atteindre 15 à 25% de la valeur de l'ouvrage.

– Quelle est la facture de l'assainissement parasismique des bâtiments publics en Valais?

– Il y a les ouvrages névralgiques, dont l'assainissement doit garantir la résistance au séisme et la fonctionnalité de l'ouvrage immédiatement après l'événement; dans ce cas, l'aspect financier n'est pas primordial. La mise aux normes du bâtiment de la police cantonale qui abrite la centrale d'engagement/

alerte a coûté 5 millions de francs. Celui du parc hospitalier des soins aigus coûtera une quinzaine de millions. Pour le reste – les casernes de pompiers, les établissements scolaires et d'autres lieux de rassemblement public important –, il faudra compter avec un peu plus de 50 millions.

– Quels conseils donnez-vous aux propriétaires privés?

– Je leur recommande vivement de demander une expertise sismique de leur immeuble à un ingénieur qualifié. Pour rendre le coût d'assainissement plus acceptable, il faut le programmer lors d'une rénovation du bâtiment. Par ailleurs, l'acheteur peut demander à voir le rapport de conformité que tout ingénieur doit délivrer une fois que les mesures parasismiques ont été prises. Enfin, tous les bâtiments certifiés parasismiques feront l'objet d'une publication sur un site internet dès 2006.