Plus de 200 ans: il aura fallu plus de 200 ans au Valais, à compter de l'invention de Gutenberg, pour imprimer, enfin, un livre. Un best-seller qui plus est, le catéchisme de saint Pierre Canisius, fondateur du Collège Saint-Michel à Fribourg et dont on connaissait, à la mort de l'auteur, plus de 200 éditions. Dont celle sortie en 1644 des presses de Heinricus Streler à Sion.

Aujourd'hui il ne reste de ce premier livre valaisan qu'un seul exemplaire, détenu par la bibliothèque bourgeoisiale de Lucerne.

Un fac-similé

La présence en Valais d'un des pionniers de la numérisation et de la reproduction d'ouvrages anciens – l'imprimerie Calligraphy à Sierre – a permis la présentation à la fois de l'original, prêté par les Lucernois, et des fac-similés réalisés pour la Médiathèque cantonale.

Spécialiste à la Médiathèque de l'histoire des imprimés valaisans, Alain Cordonier explique le retard du canton en matière d'imprimerie par une foule de raisons: «Isolement géographique d'un petit pays pauvre vivant en relative autarcie, méfiance générale à l'égard de la nouveauté et des inventions, absence d'université, vie intellectuelle encore peu développée.»

Influence jésuite

Les premiers livres imprimés en Suisse sont apparus d'abord dans les cantons protestants, ne serait-ce que parce que les catholiques étaient opposés à la diffusion de la bible en langue vernaculaire.

La situation change cependant au moment de la contre-réforme lorsque s'il s'agissait de répliquer à l'implantation du protestantisme. Le catéchisme de Canisius s'inscrit dans ce mouvement. Canisius était «un jésuite, champion de la contre- réforme et ennemi juré des idées protestantes». C'est donc par le canal jésuite que le Valais produira son premier livre: les jésuites arrivent dans le canton en 1609 avec l'ouverture d'une école de latin à Venthône, puis d'un lycée à Sion en 1625, et à Brigue en 1662. «Il est probable que le catéchisme de Canisius était destiné aux élèves du lycée des jésuites», suggère Alain Cordonier. Un ouvrage particulièrement pédagogique puisqu'il s'agit d'une version bilingue latin-grec: «C'était à la fois un manuel de latin, de grec et d'instruction religieuse.»

L'entrepreneur disparu

Quant à l'imprimeur, Heinricus Streler, on n'en sait pas grand-chose: «La famille Streler est connue dans le Haut-Valais entre le XVe et le XVIIe siècle. Après avoir imprimé 6 ou 7 ouvrages, dont une grammaire de grec, Streler disparaît sans laisser de trace.»

Il faut dire que les premiers imprimeurs en Valais étaient des «ouvriers obscurs, sans grand crédit ni notoriété, la plupart d'entre eux itinérants, parcourant l'Europe en quête de travail, s'installant quelques années à Sion et partant chercher fortune ailleurs.» Tous, sauf Streler, travaillaient pour la bourgeoisie de Sion, propriétaire de l'unique presse de l'époque. La bourgeoisie de Sion eut jusqu'en 1789 le monopole de l'imprimerie dans tout le canton.

Les mauvais esprits ajouteront qu'en matière d'imprimé, le goût du monopole est resté vivace en Valais bien après la Révolution.