Le Valais s’apprête à vivre, ce dimanche, un second tour de l’élection au Conseil des Etats historique. Pour la première fois de son histoire, le Vieux-Pays confiera un de ses deux sièges de sénateurs à une femme ou à un élu qui n’est pas démocrate-chrétien. Dans cette course à cinq concurrents, un siège semble promis au PDC haut-valaisan sortant Beat Rieder. Respectivement cinquième et sixième du premier tour, à 15 000 et 23 000 voix de la deuxième place, la Verte Brigitte Wolf et l’UDC Cyrille Fauchère ne devraient pas se mêler au sprint final qui désignera le second élu. Le match se déroulera entre la démocrate-chrétienne Marianne Maret et le socialiste Mathias Reynard. Au cœur de ce duel, la question de la représentation féminine, pour un canton qui n’a élu aucune femme au Conseil national. Interview croisée.

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Le Temps: Quel est l’argument ultime pour que les électeurs votent pour vous et non pas pour votre concurrent?

Marianne Maret (M. M.): Contrairement à Mathias Reynard qui est déjà élu au National, moi, je ne suis pas à Berne.

Mathias Reynard (M. R.): Ce sont mes huit années d’expérience à Berne. On l’oublie souvent à cause de mon jeune âge, mais, de tous les candidats, je suis celui qui a le plus d’expérience sous la Coupole fédérale.

Mathias Reynard, la cause des femmes vous a toujours tenu à cœur et on vous retrouve aujourd’hui dans le rôle de potentiel «lady killer». C’est paradoxal…

M. R.: Qu’est-ce que ça signifie lady killer? Qu’on ne peut plus être candidat si une femme est candidate? C’est étonnant de voir les choses de cette façon, et il ne faut pas oublier que je suis sur un ticket avec une femme, la Verte Brigitte Wolf. Si la représentation des femmes en politique est très importante, ce n’est qu’un des éléments d’une politique d’égalité. Toutes les thématiques pour lesquelles je m’engage à Berne depuis huit ans, comme l’égalité salariale, la lutte contre les violences domestiques ou encore le congé parental, ont autant de valeurs et sont aussi importantes pour représenter les femmes.

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On connaît les engagements de Mathias Reynard en ce qui concerne la cause féminine. En revanche, Marianne Maret, on peine à se souvenir des vôtres dans ce domaine. Votre genre n’est-il pas uniquement un argument de campagne, alors que vous êtes en difficulté?

M. M.: Non, ce n’est pas un argument de campagne. Je n’en ai pas fait un élément de mon programme, puisque c’est ma réalité, je suis une femme et j’en suis fière. C’est un élément dont on doit tenir compte, car, contrairement à Mathias Reynard, il y a des domaines pour lesquels je pourrais peut-être témoigner. Si j’ai effectivement évoqué cet élément à l’orée du deuxième tour, c’est parce qu’aucune femme n’a été élue au Conseil national et que je suis, compte tenu des forces en présence pour le second tour, la seule chance pour les Valaisans d’envoyer une femme à Berne. Si Mathias Reynard a pu s’illustrer sur ces thématiques à Berne, en Valais, on a beaucoup moins de possibilités, au niveau du travail législatif, de le faire. J’ai tout de même essayé de le faire tout au long de ma carrière.

M. R.: Quand je vois les interventions, de bon sens, que j’ai déposées, comme la lutte contre le harcèlement sexuel ou de rue, qui ont été systématiquement refusées par des femmes de droite, je me dis que le plus important, c’est l’engagement.

Une délégation valaisanne 100% masculine, ça ne vous poserait pas de problème, Mathias Reynard?

M. R.: Ça me désole. Si on regarde le nombre d’élues ces dernières années, la critique peut être faite au PDC, mais pas aux socialistes. Le PDC valaisan a toujours eu trois ou quatre sièges au gouvernement cantonal ainsi que les deux sièges au Conseil des Etats. Ça ne leur est venu à l’idée de présenter une femme qu’à deux reprises, lorsque les combats étaient perdus d’avance. Aujourd’hui qu’un de leurs sièges est en danger, ils en présentent une, à nouveau, et me critiquent parce que j’ose être candidat.

Il y a quatre ans: Et à la fin, c’est toujours le PDC qui gagne en Valais

Après cent soixante-deux ans de mainmise sur les deux sièges de sénateurs et avec, désormais, environ 35% de l’électorat, n’est-ce pas le moment pour le PDC d’en lâcher un?

M. M.: Ce n’est pas à nous de décider, mais à la population, qui a les cartes en main pour le faire.

M. R.: A Fribourg, le PDC a une attitude complètement différente. Il a fait, il y a plusieurs années, un pas de retrait pour intégrer un autre parti dans le champ politique. Ça s’est passé en douceur. En Valais, ça se fait dans la douleur, même à l’interne du PDC. Il y a des démocrates-chrétiens qui veulent plus de pluralité. Ça se ressent dans mon score du premier tour. Je ne peux pas faire autant de voix sans l’appui de certains PDC. En politique, une majorité absolue sur le long terme, c’est négatif. Ça ne peut que créer des problèmes de copinage, de protection les uns les autres, finalement toutes ces choses que l’on ne cesse de dénoncer en Valais.

M. M.: C’est en train d’évoluer. Les nouveaux habitants ne sont plus dans ces jeux-là. Dans le Bas-Valais, par exemple, nous n’avons pas de fanfares ou de cafés politisés, comme on en trouve encore dans certaines régions du canton. Et, contrairement à Fribourg, le contexte est différent, dès lors qu’on a toujours un ticket à deux, avec un candidat du Valais romand et, en alternance, un candidat du PDC du Haut-Valais (noirs) ou des chrétiens-sociaux haut-valaisans (jaunes). Alors qui doit lâcher son siège? Le Valais romand, les noirs ou les jaunes?

M. R.: Ça démontre à merveille ce qu’est la politique valaisanne: des arrangements. Ce n’est plus possible au XXIe siècle.

Le PDC ne cesse de dire que pour défendre correctement le Valais à Berne, il faut deux sénateurs qui parlent d’une même voix. Marianne Maret vous êtes aussi proche, voire plus proche, de Mathias Reynard que de Beat Rieder, plus conservateur. Ne devriez-vous pas inciter à voter un ticket Maret/Reynard?

M. M.: Je suis une centriste, alors que Beat Rieder est bien plus à droite que moi, c’est clair. Mais au parlement cantonal, nos votes étaient très souvent similaires et à l’opposé de la gauche. Pour la défense du Valais et des thèmes importants pour notre canton, comme le tourisme ou l’agriculture de montagne, nous sommes sur la même longueur d’onde. On sera donc davantage en accord avec Beat Rieder qu’avec Mathias Reynard.

Dans beaucoup d’autres cantons pourtant, comme à Fribourg qu’on a déjà évoqué, deux sénateurs de deux partis différents sont privilégiés, pour que les réseaux soient complémentaires…

M. M.: Le groupe PDC est le plus important au Conseil des Etats et il est composé d’élus qui viennent de cantons alpins ou de petits cantons, qui connaissent les mêmes problématiques que le Valais. Les voix des sénateurs valaisans font écho dans ce groupe qui est le plus fort. Je doute qu’un élu, issu d’un groupe qui a beaucoup de représentants qui émanent des villes, puisse bénéficier de la même empathie.

M. R.: Pour conserver son hégémonie au Conseil des Etats, le PDC essaie de faire croire qu’il est le seul à défendre le Valais. Mais, en réalité, le Valais est pluriel. Deux tiers des Valaisans ne votent pas PDC et ils ne sont pas moins Valaisans, ni moins engagés pour ce canton. Cela n’est pas encore intégré dans le discours du PDC. Si sur certains sujets je ne suis pas en accord avec la délégation valaisanne, pour toutes les thématiques qui concernent les intérêts du canton j’ai toujours voté comme elle, parfois à l’inverse de l’avis de mon parti, car je sais d’où je viens.

Si vous êtes élus au Conseil des Etats, vous siégerez quatre, huit ou douze ans?

M. M.: Idéalement huit, mais il y a une élection entre deux où il faut être réélue.

M. R.: La seule chose que je peux dire, c’est que si je suis élu, je m’investirai à fond dans cette fonction et que je ne serai donc pas candidat au Conseil d’Etat valaisan, dans deux ans. Je devrai également m’acheter des cravates, étant donné qu’il y a un code vestimentaire au Conseil des Etats, et réfléchir à mon piercing à l’arcade (rires).