«Alternatif», voilà bien le mot à ne pas prononcer lorsque l'on pénètre dans la Ferme-Asile – une grosse bâtisse proche du stade de Tourbillon et qui fut effectivement, jusqu'en 1984, une exploitation agricole. Avant d'être transformée, par le labeur d'un comité de sept personnes toutes bénévoles, en véritable poumon culturel de la vie sédunoise. Alternatif, l'étiquette ici est jugée dédaigneuse: «Soit elle signifie crade, zone, défonce, explique Laurent Possa, artiste peintre et véritable maître des lieux, soit c'est un mot à la mode et qui ne veut rien dire.» Alternatif, la municipalité continue de brandir l'épithète pour rejeter une demande de plus en plus pressante après des milliers d'heures de bénévolat. A savoir la création d'un poste de responsable à plein temps. Qui assumerait les taches multiples auxquelles Laurent Posa se dévoue gratis pro Deo: organisation de concerts, recherche de sponsors, gestion d'ateliers artistiques, mais aussi suivi de programmes OSEO: sept programmes d'occupation pour chômeurs ont eu lieu à la ferme, permettant de rénover totalement les lieux et de créer notamment une salle de spectacle qui a des allures de cathédrale de bois.

Aujourd'hui le destin de la Ferme-Asile est à un tournant: les bâtiments sont situés en plein cœur du futur, quoique encore très hypothétique, village olympique. Au slogan «développement durable» le sang des responsables de la Ferme n'a fait qu'un tour: «Avec cette notion, on posait enfin une question de portée mondiale, qui allait nous obliger à sortir de nos limites régionales, de nos problématiques étriquées.»

La Ferme-Asile, donc, répond à l'appel du comité Sion 2006 et dépose sa candidature au titre de projet exemplaire en matière de développement durable. Bingo, parmi les 14 projets retenus, la Ferme figure en bonne place. Il faut dire que le cahier des charges du CIO exige la présence dans le village olympique d'un centre culturel pour les athlètes d'une surface d'au moins 600 m2. Or la salle de spectacle de la ferme à elle seule couvre 800 m2. «Nous nous profilons ainsi dans une perspective de durabilité, explique Laurent Possa: les JO sont en effet l'occasion de créer ici une infrastructure culturelle digne de ce nom, à disposition des artistes et de la population. Nier la nécessité d'un tel centre, c'est nier que les Valaisans aient quelque chose à dire.»

Bien sûr les risques de récupération de l'esprit «Ferme-Asile», qui compte également un véritable restaurant très couru, où l'on se bouscule midi et soir, sont pris très au sérieux. Les premières rumeurs font même état d'une utilisation un peu douteuse de la Ferme-Asile pendant les JO: on parle d'une discothèque et d'un cybercafé. «Mais ce qui nous inquiète le plus, reprend Laurent Possa, c'est le projet d'une salle de spectacle à 300 mètres d'ici.» Les JO, Laurent Possa veut pourtant y croire et revendique la nécessité d'une certaine naïveté: «Nous avons l'occasion de donner une image du Valais autre que celle d'un canton d'affairistes, on a ici l'occasion de mener à bien un grand projet collectif. Et puis les JO sont quand même à l'origine basés sur l'idée de fraternité et d'échange. Je suis sûr que même les athlètes de haut niveau, pendant les quinze jours de compétition, doivent ressentir quelque chose de cet idéal.»

Même si, pour l'heure, Laurent Possa, enthousiasmé par les états généraux du développement durable tenus en mai dernier, s'est dit désagréablement surpris par la teneur du stand d'information Sion 2006 installé récemment sur la place de la Planta: «On n'y trouve que des gadgets, des pins, des tee-shirts, aucune information. Alors que les JO peuvent être aussi un formidable vecteur culturel. C'est une manifestation qui va bien au-delà du ski de compétition, dont, franchement, nous à la Ferme-Asile, n'avons pas grand-chose à faire.»

Le dossier déposé au département «développement durable» de Sion 2006 prévoit, outre ce qui existe déjà (huit ateliers artistiques, un espace exposition, une salle de spectacle, un café-restaurant), l'ajout d'un atelier commun, la possibilité de recevoir un peintre invité, la création d'une étape touristique sur un parcours cyclable existant déjà et allant de Sion à Sierre, le développement d'une vitrine de l'artisanat, avec des cours théoriques et pratiques, la mise à disposition des lieux pour des manifestations aussi bien populaires que prestigieuses (Tibor Varga est déjà venu faire des repérages), l'instauration d'un lieu de débat et de séminaires, l'utilisation, enfin, en cas de JO, de certaines structures démontables pour les transformer en un véritable «territoire artistique».

Dans le but avoué d'étendre l'offre d'accueil à des institutions telles que l'Ecole d'art du Valais, le Conservatoire, l'Ecole d'ingénieurs, etc. Des projets qui se heurtent pour l'heure à la timidité financière aussi bien de la commune que du canton. «A quoi bon investir dans un lieu alternatif?» s'est même exclamé récemment un conseiller communal. Alternatif, un mot qui sent la vieille colle et la mauvaise foi.