Entre le val d'Aoste et la Moldavie, difficile d'imaginer l'ombre d'un point commun. Hormis que l'un et l'autre sont membres de l'APF. C'est-à-dire de l'Assemblée parlementaire de la francophonie, qui tiendra sa treizième assemblée régionale européenne en Valais, à Crans-Montana, du 10 au 12 janvier. Les parlementaires des sections représentées, qui peuvent être aussi bien des régions que des pays, débattront essentiellement de deux thèmes: l'état des lieux de la francophonie dans les pays d'Europe centrale et orientale et la contribution des parlements au développement économique. Si cette réunion se tient en Valais, c'est à l'instigation du député démocrate-chrétien Yves-Gérard Rebord, vice-président du Grand Conseil, dont il assumera la présidence dès le mois de mai prochain. Interview.

Le Temps: Cette assemblée parlementaire de la francophonie n'est-elle pas qu'un simple gadget?

Yves-Gérard Rebord: L'APF est tout de même l'organisme parlementaire de toute la francophonie, reconnue comme tel au sommet de l'île Maurice en 1993 par les chefs d'Etat et les gouvernements ayant le français en partage. Ses missions sont précises, comme la défense et la sauvegarde de l'exception culturelle francophone dans le monde face à une américanisation écrasante. Ou la mise sur pied d'échanges aussi bien politiques que culturels. Et je pense en particulier aux nouvelles démocraties africaines qui ont un urgent besoin de modèles ou en tout cas d'appuis internationaux.

– Qu'attendre concrètement de cette réunion, hormis un joli coup promotionnel pour le Valais hivernal?

– Une réflexion sur la revitalisation de l'activité parlementaire en général, nécessaire face à la toute-puissance de l'économie. Il n'est pas normal que, en imposant par exemple une mobilité extrême aux travailleurs et aux citoyens, avec le profit pour seule justification, l'économie dicte les règles de vie et de société, un domaine qui doit rester l'apanage du politique et plus précisément du pouvoir législatif conçu justement pour promulguer les lois. Nous avons invité par exemple l'ancien président de la Banque mondiale Jean-Loup Dherse et le titre de sa conférence résume très bien les enjeux économiques actuels: «L'éthique ou le chaos».

– Dans cette défense de la francophonie et cette peur de la mondialisation, n'y a-t-il pas une bonne dose de paranoïa anti-américaine?

– Il ne faut rien attendre d'outre-Atlantique, les dés sont pipés. Les Américains ont depuis longtemps réalisé l'unité politique, monétaire et linguistique que nous n'avons pas encore. La mondialisation, l'ouverture totale des marchés, les accords du GATT, tout cela ne peut, dans la situation actuelle, que tourner à leur avantage. Et contrairement à eux, nous avons une véritable culture à protéger. Je vous défie face à un businessman américain, même autour de trois décis de fendant, de parler d'autre chose que du Dow Jones ou de l'argent qu'il a perdu ou gagné dans le mois.

– En quoi les pouvoirs législatifs pourraient-ils agir dans un domaine où, on l'a vu en Valais avec l'affaire Alusuisse, même les gouvernements n'ont pas de marge de manœuvre?

– Le parlement est une courroie de transmission, certes imparfaite, mais c'est la seule qui reste, entre le politique et le peuple. Comme nos parlementaires ne consacrent que de 10 à 20% de leur activité à la politique et le reste à la vie de tous les jours, à leur travail, ils sont forcément plus en phase avec les citoyens et leurs préoccupations qu'un politicien professionnel de l'exécutif ou qu'un fonctionnaire.

– Cette revitalisation de l'outil parlementaire que vous évoquiez, par quoi pourrait-elle passer?

– Le pouvoir actuellement est très en faveur de l'exécutif. Ce qui est normal: le gouvernement gouverne. Le problème c'est que souvent les parlements n'ont pas les moyens matériels de jouer leur rôle démocratique. Prenons l'exemple du Grand Conseil valaisan: son budget est inférieur à celui du dernier des services de l'Etat.

Pour que les députés deviennent plus perspicaces et plus crédibles dans leur façon d'appréhender les dossiers, il conviendrait de mettre sur pied un service parlementaire professionnel minimum, avec par exemple, je parle toujours du Valais, la création d'un ou deux postes à plein temps dans deux domaines clés: l'économie et le droit. Il ne s'agit pas d'instaurer une administration bis, mais de faire que nos parlementaires aient les moyens de ne pas avaler tout cru, comme cela se passe actuellement, les conclusions des chefs de services ou des experts de l'Etat. Il faudrait que le parlement ait, comme le gouvernement, les outils pour faire face au rôle que la Constitution lui octroie, dans un esprit non pas de guerre des pouvoirs mais de partage du pouvoir.