«Moi aussi, comme Pascal Couchepin, je mange de la viande de bœuf et je le dis. Mais cela ne suffit pas à rassurer le consommateur.» Yvan Brodard, 54 ans, à la tête d'un domaine de 33 hectares près du lac de la Gruyère, et d'un cheptel d'une centaine de bovins dont 40 vaches laitières, est d'un naturel tranquille. Mais trop c'est trop. «Le paysan n'a aucune responsabilité directe dans la crise de la vache folle. L'incompétence de nos dirigeants, Pascal Couchepin le premier, me dépasse. Je suis sûr que Jean-Pascal Delamuraz n'aurait pas agi de la sorte».

La revendication est claire: obtenir un dépistage systématique de la maladie de la vache folle lors de l'abattage des animaux. Aujourd'hui, seuls les grands distributeurs Migros et Coop ont décidé, à bien plaire, d'introduire ce test estimé à 80 francs. Un report du coût sur le consommateur – moins d'un franc le kilo – serait le prix à payer pour le rétablissement de la confiance. Il permettrait d'empêcher un nouvel effondrement du marché de la viande, déjà touché par une baisse des prix au producteur estimée entre 30 et 40%.

Fabien Loup, vétérinaire cantonal fribourgeois, rejette cette proposition. «Cela procurerait une fausse sécurité et ferait porter toute la responsabilité aux scientifiques responsables du test en fin de chaîne. Un contrôle permanent tout au long de la chaîne est bien meilleur.»

Le cas de la vache contaminée, vendue à Bulle lors d'une mise de bétail le 29 janvier puis abattue à Martigny, pose cependant le problème de la faillite du système de contrôle. L'éleveur avait constaté un comportement anormal de l'animal, notamment une nervosité excessive depuis plusieurs semaines durant la traite. Il s'est alors décidé à le vendre à cause «de son mauvais caractère». Pesé et taxé dans une vente de bétail rassemblant une centaine de bêtes, en présence de plusieurs experts, personne n'a remarqué son comportement anormal. Le test visuel effectué avant l'abattage à Martigny n'a rien révélé non plus. La maladie a été détectée par le hasard du test par sondage qui touche un bovin sur 3022 en Suisse.

«Il faut absolument renforcer les contrôles, souligne Yvan Brodard. A tous les niveaux. Les frontières sont des passoires et on ne sait jamais si on peut vraiment faire confiance aux producteurs d'aliments.»

La méfiance règne dans le milieu. L'éleveur gruérien, comme d'autres paysans, a ainsi payé de sa poche des analyses d'aliments pour être certain que les farines données à son bétail correspondent aux promesses de l'étiquette. «Les farines animales sont interdites depuis le début de l'année, mais c'est dans ce secteur que se situe le scandale, affirme un vétérinaire fribourgeois. Les fabricants représentent une force économique impressionnante alors que le paysan est doublement pénalisé parce qu'il fait simplement confiance aux fournisseurs d'aliments.» Ce vétérinaire craint de nouveaux scandales provoqués par l'interdiction des farines animales. «C'est inévitable. Lorsqu'une marchandise, estimée entre 40 et 100 francs les 100 kilos ne vaut théoriquement plus rien d'un jour à l'autre, cela attire des gens peu scrupuleux intéressés par un profit facile.»

La méfiance s'étend également entre paysans. «Je n'achète presque plus de bétail à l'extérieur et fais de l'élevage en vase clos sur mon exploitation», souligne cet agriculteur gruérien, propriétaire d'une cinquantaine de têtes de bétail.

Ultimatum

Alors que la Confédération se bornera à envoyer une circulaire d'information à tous les maillons de la chaîne bovine pour rendre des milliers de personnes attentives aux premiers symptômes de la maladie de la vache folle, Pascal Couchepin se trouve placé devant un ultimatum dans sa bonne ville de Martigny où a trépassé la vache folle fribourgeoise.

Le propriétaire de l'abattoir menace de fermer l'installation si des tests de dépistage systématiques ne sont pas introduits avant le 31 mars. Quant aux bouchers valaisans, privés d'abattoir local, ils menacent de ne plus vendre de viande valaisanne. «Les autorités fédérales finiront par céder», espère le conseiller d'Etat valaisan Thomas Burgener, pris entre deux feux.

Le débat sur la maladie de la vache folle a désormais, comme ailleurs en Europe, quitté le domaine scientifique pour se transformer en guerre commerciale et politique.