Vins

En Valais, le jardin secret de Caroline Frey

Propriétaire de trois grands domaines historiques français, l’œnologue franco-suisse apprivoise désormais la Petite Arvine. Elle vient d’acquérir un vignoble en Valais

Agenouillée, le jeans terreux, elle fend un pied de vigne avec un marteau et un burin. Avec le concours de cinq employés qui l’accompagnent depuis dix ans, Caroline Frey surgreffe les ceps de son nouveau vignoble en terrasse, sur les hauts du village de Fully, en Valais. Dans la fente, elle introduit deux fins sarments de Petite Arvine, un cépage capricieux qui se plaît mieux dans ce terroir granitique que nulle part ailleurs. L’œnologue sourit: «On apprend à se connaître, elle et moi». Il y a deux ans, elle a déjà planté quelques ceps de Petite Arvine dans la vallée du Rhône, en France. A l’automne, elle vendangera ces raisins pour la première fois.

A 37 ans, Caroline Frey dirige trois grands domaines historiques français. Propriétaire du Château La Lagune dans le Bordelais, du Château de Corton-André en Bourgogne, et du mythique domaine Paul Jaboulet Aîné, à Tain-l’Hermitage dans la vallée du Rhône, elle travaille 250 hectares des vignobles les plus médiatisés de l’hexagone. Selon la presse spécialisée française, «la princesse du château», ou «la madone de la chapelle» a su faire prospérer ces grands noms du vin qui ont été acquis par sa famille entre 2000 et 2014, alors qu’ils étaient sur le déclin.

J’ai le devoir d’écrire correctement la petite page dont j’ai la responsabilité dans la longue histoire de ces grands domaines

Caroline Frey ne se décrit pas comme une princesse ou une madone. Encore moins comme une femme d’affaires. Titulaire d’un doctorat en chimie et d’un diplôme délivré par l’institut d’œnologie de Bordeaux, elle se revendique «femme de la terre». Pour elle, «le vin se fait dans les vignes, pas dans les laboratoires». Elle insiste: «J’ai le devoir d’écrire correctement la petite page dont j’ai la responsabilité dans la longue histoire de ces grands domaines».

Histoire d’un empire du vin et de l’immobilier

Selon le magazine économique Challenges, son père Jean-Jacques Frey pèse aujourd’hui près de 400 millions d’euros. Originaire de Bâle, ce franco-suisse a bâti sa fortune il y a une quarantaine d’années en construisant des parcs d’activités commerciales en périphérie des villes françaises, sur les grands axes routiers. Depuis plus d’une quinzaine d’années, cet homme d’affaires hyperactif s’est établi en Suisse, comme ses trois filles. Spécialiste de l’immobilier, Céline dirige désormais la holding familiale. Passionnée de design, Delphine a lancé une ligne de vêtement avec son époux Nicolas, le fils du champion automobile Alain Prost.

Aînée de la famille, Caroline dirige le pôle viticole du discret empire familial. Depuis septembre dernier, elle vit dans le canton de Vaud, à Lutry, où elle scolarise sa fille. A cinq ans, la petite dernière de la dynastie Frey grandit dans les vignes. Elle a déjà le droit de tremper sa frimousse dans les grands vins, pour éduquer son goût et son odorat. Les yeux bleus de la jeune maman s’illuminent: «Il y a l’inévitable espoir que ma fille continue à écrire cette histoire».

La biodynamie n’est ni un argument marketing, ni une pratique hygiéniste, mais un outil qualitatif qui améliore le sol, le raisin et le vin

Caroline Frey a elle aussi passé son enfance à jouer dans les vignobles et dans les caves, entre les ceps ou près des pressoirs. Dans les années quatre-vingt, son père a acquis ses premiers hectares de vigne sur sa terre natale, en Champagne. En débutant ses études d’œnologie, elle n’imaginait pas travailler avec lui. Mais peu après, il saisit l’opportunité d’acquérir le Château La Lagune, un grand nom du Haut-Médoc, alors en difficulté. En 2004, il lui en confie les clés. Elle ne pouvait pas refuser de «participer à l’histoire de ce terroir». Peu avant d’avoir vingt-cinq ans, «sans légitimité», la fille du patron débarque dans une équipe expérimentée, et dans «le monde assez machiste des grands domaines». Pourtant, si on la croit, «les débuts n’ont pas été difficiles», et «tout s’est fait naturellement».

Rapidement, le château centenaire adopte la viticulture biodynamique, qui entend respecter le fonctionnement des sols et des plantes. Dans la décennie qui suit, tous les domaines acquis par la famille Frey composent avec cette philosophie, «plus complexe que l’agriculture biologique». Fâchée avec les pesticides, et avec le glyphosate en particulier, l’œnologue compare volontiers la biodynamie à l’homéopathie. «Attachée à la terre», Caroline Frey aime les vignobles «vivants et touffus». Pour elle, la biodynamie n’est ni un argument marketing, ni une pratique hygiéniste, mais «un outil qualitatif qui améliore le sol, le raisin et le vin».

Une improbable rencontre avec les vignerons valaisans

Spécialistes de la Petite Arvine, les Valaisans Marie-Thérèse Chappaz et Benoît Dorsaz ne jurent eux aussi plus que par la biodynamie. Sportive accomplie, autrefois cavalière de l’équipe de France espoirs, Caroline Frey les a rencontrés par l’intermédiaire du marathonien Tarcis Ançay, avec lequel elle suivait un stage d’entraînement en Valais. Déjà amoureuse de la montagne et amatrice de Petite Arvine, l’œnologue découvre alors le terroir granitique de Fully et ses vignerons-encaveurs, «accueillants et bienveillants». Ils ont envie d’expliquer et de partager. Curieuse, elle souhaite apprendre encore.

Les œnologues passent pendant que les vignobles restent: C’est le terroir qui doit exprimer son identité

Ses courses matinales lui permettent de repérer les parcelles idéales. Début 2016, Caroline Frey acquiert 2000 mètres carrés plantés de pinot noir et de chasselas. Elle entend travailler seule ce domaine «à taille humaine». Ses voisins promettent déjà d’héberger son raisin et de l’aider quand ses activités la retiendront en France. En surgreffant de Petite Arvine des systèmes racinaires vieux de trente ans, elle n’a «pas l’impression de travailler». En Valais, l’histoire ne pèsera pas aussi lourd que dans le Bordelais: «Ce sera du pur plaisir».

Dans deux ou trois ans, Caroline Frey pourra goûter les premières bouteilles issues de son jardin secret. Elle espère vendanger son nouveau vignoble tardivement, pour produire des liquoreux destinés à bien vieillir. «Capricieuse et caractérielle», cette Petite Arvine ressemblera plus aux vieilles terrasses qui surplombent le village qu’à l’œnologue qui les aura élevés. Quand elle élabore ses vins, Caroline Frey cherche à rester en retrait, pour viser «la pureté». Elle martèle humblement que les œnologues passent pendant que les vignobles restent: «C’est le terroir qui doit exprimer son identité».

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