Nouveau moment d'émotion mardi, quelques minutes avant l'ouverture de la deuxième journée du procès en appel de l'affaire Dorsaz. Après avoir passé sa première nuit derrière les barreaux, selon la décision du juge tombée la veille, c'est en pleurs que l'homme d'affaire déchu a accueilli sa famille venue assister aux débats. Ebranlé par la tournure des événements, il devait cependant rapidement se reprendre pour affronter le réquisitoire du procureur Franzé, seul à sa table en l'absence de son avocat, Me Léo Farquet, venu faire un passage éclair durant la pause pour repartir aussi vite (Le Temps de mardi). Pendant quatre heures, Jean Dorsaz et les cinq autres accusés ont donc entendu l'exposition des faits qui leur sont reprochés, décortiqués à l'extrême et épluchés dans le moindre détail.

«L'affaire Dorsaz est-elle l'affaire valaisanne du siècle, s'interrogeait le procureur en préambule à son exposé. C'est assurément une affaire grave car elle concerne une banque cantonale qui dispose de la garantie d'Etat. Cela dit, la justice n'a pas pour mission de régler des comptes mais bien de prononcer un jugement en toute sérénité. Mais, s'il est facile de relever les faits, comme le relevait le rapport du professeur Hirsch, il est en revanche nettement moins aisé de se transposer à une époque où la crise immobilière n'avait pas encore éclaté et où Jean Dorsaz apparaissait comme un débiteur solide.»

La bulle spéculative qui s'est emparée du secteur immobilier dans les années 80, tout comme l'attitude des banques, en partie responsables de cette euphorie ayant contaminé l'ensemble des établissements financiers, ont certes créé les conditions propices au succès de Jean Dorsaz. Représentant de la Banque Cantonale du Valais à Fully depuis 1973, il était considéré comme un homme d'affaires efficace et brillant, digne de la confiance que tout le monde plaçait en lui. «Mais dans ce ciel serein, on pouvait discerner les prémices de l'orage, poursuivait André Franzé. Dès 1986, le compte représentant de Jean Drosaz n'a cessé de présenter des dépassements importants. Quant aux engagements du groupe économique Dorsaz à la BCVs, ils totalisaient, à fin 1991, 177 millions avec un découvert de près de 100 millions. Un dénouement catastrophique était à prévoir.»

Le procureur s'est ensuite attaché à décrire par le menu les transactions immobilières de Jean Dorsaz intervenues jusqu'en 1991 sur le tempo d'une valse à millions, entachées de manipulations comptables, de garanties manquantes et de retards constants dans les paiements. Un seul exemple: lorsqu'en 1990, l'homme d'affaires cède une série d'immeubles à MP Finance Holding pour un montant de 90 millions, il faudra plus d'une année à la BCVs pour se rendre compte qu'il s'agissait d'une vente fictive sur des objets surévalués, qui plus est à une société en difficulté, confrontée à la lex Friedrich et incapable d'en assurer le financement. La transaction comprenait en outre une convention privée

tenue secrète garantissant une commission de 5 millions pour l'acheteur incapable d'avancer le premier franc.

La faillite d'un système

Pour le procureur Franzé, il ne fait pas de doute que c'est par Jean Dorsaz que tout est arrivé, entraînant les autres accusés dans sa chute et provoquant un tremblement de terre à travers tout le Valais: «Autant que la faillite légale de Jean Dorsaz, c'est aussi celle d'un système. La commande successive de rapports d'experts de la part de pouvoirs politiques soucieux de se protéger a entraîné confusions, malaises, lenteurs et procédures dilatoires. Sans doute le revirement conjoncturel peut être présenté comme une excuse partielle à cette débâcle. Cela ne saurait absoudre des hommes responsables. Jean Dorsaz a multiplié les actions pour parvenir à ses fins, se comportant en maître de la BCVs et plaçant ses supérieurs devant le fait accompli, persistant dans la fraude. Il ne

saurait se présenter comme une victime expiatoire.» Et de requérir contre Jean Dorsaz une confirmation du jugement en première instance, soit huit ans de réclusion. Requête identique contre l'homme d'affaires italien «aux ambitions démesurées, appâté par l'argent», à savoir deux ans ferme, et contre le notaire accusé de faux dans les titres, soit trois mois avec sursis.

Pour les autres accusés, le procureur a requis des peines allégées de deux mois par rapport au jugement contesté: six mois avec sursis pour l'ex-contrôleur interne placé dans une situation des plus inconfortables vis-à-vis du conseil d'administration de la BCVs mais pas assez énergique dans ses signaux d'alarme; huit mois avec sursis pour l'ancien directeur de la banque à la réputation intègre mais épouvanté par le scandale public qui menaçait d'éclater; et dix mois avec sursis pour l'architecte ayant participé en toute connaissance de cause à une vente fictive de bien immobilier.