Le gouvernement valaisan espérait se profiler en précurseur de l’échange d’informations médicales en ligne. Aujourd’hui, le Département de la santé «ajourne» le développement du dossier électronique du patient, «jusqu’à nouvel avis». Le projet Infomed est stoppé après avoir englouti 4,2 millions de francs. La plateforme est à disposition des médecins et des hôpitaux depuis mars 2014, mais les patients n’y ont toujours pas accès. Préposé à la protection des données, Sébastien Fanti a suspendu provisoirement le projet en août dernier, évoquant de «graves dysfonctionnements sécuritaires». Ministre de la santé, Esther Waeber-Kalbermatten invoque les nouvelles exigences de la Confédération pour expliquer sa décision. Pour elle, «ce n’est pas un échec».

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Chef du service de la santé, Victor Fournier semble tendu: «Nous n’avons peut-être pas fait tout juste, mais Infomed fonctionne pour les professionnels de la santé». Président du comité de pilotage, il soutient que «le Valais étudie l’opportunité de travailler avec les autres cantons romands parce que les nouvelles ordonnances fédérales fixent des exigences couteuses». Le haut fonctionnaire décortique les montants dépensés jusqu’ici: 1,7 million de francs ont été investis dans le projet. Selon lui, le solde s’explique par les achats de licences, les rapports d’audits de sécurité et les frais de fonctionnement.

Complété par les professionnels de santé à chaque consultation, le dossier électronique vise à limiter les erreurs médicales et la multiplication des examens et des prescriptions. Votée en juin dernier, la loi devrait entrer en vigueur en 2017. La Confédération a dégagé une enveloppe de 30 millions de francs pour soutenir les cantons dans ce projet. Pour l’instant, seul Genève a introduit un cyberdossier médical en Suisse. Il est accessible à 1200 professionnels de la santé et 16 000 patients. Depuis 2012, le canton de Vaud mène un projet-pilote qui cible prioritairement les patients souffrant de maladies chroniques. Fribourg, Neuchâtel et le Jura ont débuté leurs travaux préparatoires il y a moins d’une année. Désormais les six cantons entendent collaborer. Ils ont constitué un groupe de travail.

Analyse des besoins, appels d’offres et installation des équipements: En 2010, le ministre de la santé Maurice Tornay lançait la première phase du dossier électronique du patient en Valais. En espérant devenir le second canton à proposer ce service à ses citoyens, l’Etat confiait le mandat à la société française IDO-in, déjà chargée de la conception de plateformes médicales similaire, au Luxembourg et dans plusieurs départements français. Selon les chiffres du département de la santé, les coûts d’investissement s’élevaient à 2,6 millions de francs à la fin 2013. Les frais d’exploitation étaient estimés à 750 000 francs par année.

Bras de fer entre le préposé à la protection des données et le Service de la santé

Le 31 août dernier, quatre jours après la conférence de presse qui annonçait que les citoyens auraient accès à leur dossier, le Département de la santé suspendait le projet. Préposé valaisan à la protection des données, Sébastien Fanti dénonçait «un suicide numérique collectif». Malgré trois audits menés par deux entreprises différentes, Infomed semblait porter atteinte à la sphère privée, en croisant des informations avec le moteur de recherche Google. Il était aussi dépourvu de conditions générales d’utilisation respectant les droits des patients et la sécurité des données ne paraissait pas assurée. Sébastien Fanti mandatait un expert pour évaluer la sécurité de la plateforme.

Entre décembre et janvier, l’audit tourne au bras de fer entre le préposé à la protection des données et le Département de la santé, accusé de refuser certains accès à l’expert. Directeur général de SecuLabs, Dominique Vidal a finalement remis trois rapports à Sébastien Fanti. L’expert a décelé plusieurs failles de sécurité à colmater. Il redoute surtout les vols de données par «phishing», ou hameçonnage: «En l’état actuel, la sécurité du système doit être améliorée». Il trouve pertinent de recourir à une collaboration intercantonale. Pour lui, «Seul un effort commun peut réunir les moyens nécessaires à sécuriser une telle plateforme».

L’audit n’est pas terminé: En l’état, la pérennité d’Infomed est clairement compromise

Chef du projet Infomed, Alex Gnaegi regrette que les patients n’aient pas encore eu accès à la plateforme. Pour lui, le projet a été stoppé parce que les ordonnances édictées par la Confédération ont modifié les règles du jeu: «Cette décision n’est pas consécutive aux problèmes sécuritaires dénoncés par Sébastien Fanti». Pour le préposé à la protection des données, «les vulnérabilités détectées ont dépassé les craintes exprimées au mois d’août et nécessitent des correctifs immédiats». Il s’inquiète désormais de la sécurité du système que les professionnels de la santé continueront à utiliser. Pour lui, «l’audit n’est pas terminé: En l’état, la pérennité d’Infomed est clairement compromise».