«Tu as vu Rham? Et Méphisto?» Gérald Carron, torse nu devant les décombres de sa propriété de la Rasse au-dessus d'Evionnaz, interroge sa femme avec le regard d'un père anxieux. Il a tout perdu dans l'incendie qui a détruit lundi soir d'une même flamme son restaurant, sa maison et son zoo. Il n'a même plus de chandail à enfiler quand l'orage éclate sur les cendres mardi matin. Mais ce ne semble pas être le plus important. La première urgence hier matin, c'est de récupérer ses chérubins perdus dans la nature valaisanne pendant la nuit: deux émeus, trois poneys, deux wallabies, un cochon vietnamien, un porc-épic, trois macaques, un sapajou-capucin, et peut-être quelques aras.

Le «baby-zoo» de la Rasse fêtait tout juste ses 10 ans. En 1988, Gérald, employé dans la vente, et Marlyse Carron, ergothérapeute, reprennent le restaurant de la Rasse. C'est elle qui aimait les animaux. C'est lui qui s'en occupera, parce qu'il «ne sait même pas se cuire un œuf». Il y eut d'abord des chèvres, des poules et un poney à côté du restaurant. Puis elle a voulu un cochon vietnamien, cette petite bête noire et blanche si attachante. Ils l'ont trouvé au Cirque Knie. Le couple est devenu «copain» avec Louis Knie et l'avenir du zoo de la Rasse s'est dessiné au gré des adoptions d'animaux exotiques, tous issus de la tribu Knie. Sur l'exemple du grand cirque, les Carron ont aussi monté des camps de vacances pour enfants. Plusieurs fois par année, une dizaine de gosses passent une semaine à la Rasse pour nourrir les animaux. Cette année, les affaires marchaient plutôt bien: le labyrinthe géant inauguré au début de la saison au pied de la montagne aidait à faire oublier aux touristes le côté morose de la cité d'Orgamol. Lundi, le dernier camp de l'été venait de commencer. Les Carron ont emmené les enfants en pique-nique dans leur bus bariolé pour faire connaissance. De Saint-Maurice, sur le chemin du retour, Gérald a cru que le village entier brûlait: les flammes et la fumée s'échappaient distinctement de la Rasse. Il était un peu plus de 22 heures. Il venait de perdre son zoo.

Sur place, personne ne peut expliquer l'origine du drame. Une enquête est ouverte. D'après la police, le feu a pris dans la menuiserie désaffectée attenante au restaurant. Avant qu'il ne se propage au zoo, un employé a couru libérer les bêtes. Sur les quelque 200 animaux, plusieurs ont péri, dont les oiseaux, les poissons, les reptiles et… un macaque, la seule femelle du groupe de sept singes. En fait, le macaque n'a pas été brûlé, mais dévoré par les deux lions restés au zoo pendant toute la nuit du sinistre. Le bruit courait au village que les fauves étaient en liberté. «Surtout, écrivez dans votre article qu'ils sont enfermés dans une cage blindée!», précise Gérald. Après avoir un peu hésité, l'employé libérateur n'a pas ouvert la cage aux lions lundi soir. Le couple de fauves a assisté à l'incendie avec moins de peur que la population les imaginant rôder dans le village.

La panique a pris les autres animaux. «Il est difficile d'appliquer des sentiments humains aux animaux, précise le Dr Robert Zingg, curateur au zoo de Zurich. Mais on sait que leur programme génétique leur dicte à tous un comportement de fuite devant le feu. Il n'y a que certains oiseaux d'Afrique qui profitent du feu pour se nourrir des insectes qui s'en échappent.» Les animaux de la Rasse ne sont pas allés très loin.

Les céréobs (oies d'Australie), les émeus et les wallabies, habitués aux terrains dégagés, se sont dirigés vers la plaine. Les porcs-épics, qui se nourrissent d'écorce, ont été attirés par la forêt voisine du Bois-Noir. Le cochon vietnamien devait connaître quelques problèmes de transport, traînant son gros ventre dans un terrain pentu. Mais, à part le sapajou-capucin, singe du Mexique qui aurait pu souffrir du climat plus froid, les pensionnaires du baby-zoo n'auraient pas rencontré de gros problèmes de subsistance dans cette forêt de moyenne altitude, d'après le curateur du zoo de Zurich.

Presque tous les animaux ont été récupérés dans la journée de mardi. Le plus difficile, ce fut les wallabies: quand elle est revenue sur les lieux du sinistre après une courte nuit, Marlyse Carron a découvert l'un de ses kangourous dans une clairière voisine, encerclé par une horde de policiers interdits. «L'an dernier, un kangourou s'était échappé dans les Grisons. Il a fallu des semaines pour le capturer», rappelle le Dr Robert Zingg. Bien décidés à tout reconstruire, les Carron cherchent provisoirement des garderies équipées pour placer leurs animaux à peine remis d'une longue et tragique nuit de liberté.