«On avait l'impression que le sol se dérobait sous nos pieds. C'était l'enfer», raconte l'un des douze randonneurs surpris, dimanche, par la tourmente au cours d'une course d'entraînement pour la Patrouille des glaciers. Encore sous le choc, ce Valaisan préfère témoigner sans que son identité ne soit dévoilée.

Ils empruntaient la Haute Route qui relie Zermatt à Arolla. Ce qui ne devait être qu'un trajet de préparation, s'est terminé tragiquement par le décès par hypothermie de deux habitants de Martigny: René Rüttimann, 54 ans, inspecteur des douanes du Bas-Valais, et Michel Terretaz, 66 ans, employé au Credit Suisse. Le premier est probablement mort dans la nuit de dimanche à lundi et le second tôt dans la matinée de lundi. Leurs corps, séparés d'une centaine de mètres, n'ont été découverts que mardi matin par les sauveteurs. Tous deux étaient des montagnards et des alpinistes chevronnés, équipés et entraînés.

Tout avait été soigneusement préparé

Tout avait bien commencé pour les randonneurs. Dimanche matin, trois groupes s'étaient attaqués à la difficile traversée. Deux équipes comptaient chacune deux skieurs. René Rüttimann conduisait la troisième, formée de huit personnes. «Il s'agissait d'effectuer le trajet en conditions réelles de la Patrouille des glaciers pour faire une évaluation précise du temps que nous mettrions pour couvrir le parcours. Tout avait été soigneusement préparé: contrôle de la météo, du matériel de survie et de transmission», se souvient le rescapé qui s'est confié au Temps

Vers 15 heures, la tempête de fœhn s'est levée peu avant que la colonne n'atteigne le plateau glacé de Tête Blanche, un sommet culminant à 3724 mètres. Le brouillard porté par le vent a immédiatement réduit la visibilité à quelques mètres, au mieux. «En quelques minutes, on ne voyait plus rien du tout. La force du vent était telle qu'elle effaçait les traces laissées derrière nous. On ne pouvait plus rebrousser chemin. Les sensations nous trompaient à tel point que l'on ne savait plus si l'on était sur un replat ou sur une pente. Il faut le vivre pour s'imaginer la violence de ces conditions.»

A l'évocation de ces pénibles dernières heures, le rescapé valaisan se remémore sa participation à la Patrouille des glaciers en 1986. Une édition qui avait été annulée en raison des mauvaises conditions météorologiques: «En comparant les deux événements, je crois que ce que l'on a vécu ce week-end était plus terrible.» Il est vrai qu'à l'époque, il s'était produit un vrai miracle: l'imposant dispositif mis en place par l'armée avait permis d'évacuer sains et saufs tous les concurrents.

Dimanche dernier, encore loin d'imaginer le drame qui allait se jouer plus tard, les huit randonneurs ont encore progressé, jusqu'à ce que René Rütimann ordonne le bivouac non loin du col des Bouquetins, juste derrière la crête de Tête Blanche. «Il estimait qu'il était trop dangereux de continuer.»

Avec leurs pelles et leurs piolets, les membres du groupe ont creusé des igloos de fortune dans la neige et la glace pour passer la nuit. Une course contre la montre: «J'étais aveuglé par le vent et tétanisé par le froid. Il fallait faire vite pour se protéger, sous peine de geler sur place. Je me suis aménagé un refuge. J'étais seul. D'autres ont pu se mettre à plusieurs et pouvaient communiquer. Je n'entendais rien en raison de l'épaisseur de la glace.» Vers 19 heures, les huit hommes du groupe, auxquels se sont joints deux autres randonneurs en perdition, étaient tous à l'abri.

A un moment indéterminé, René Rüttimann s'est relevé et, solitaire, s'est éloigné de ses compagnons. La raison élémentaire aurait pourtant dû convaincre le chef du groupe de se couler davantage encore au fond du creux taillé dans la glace pour se soustraire aux éléments déchaînés. A quelles réflexions se livrait-il alors?

Des décisions à prendre

René Rüttimann ne pouvait que se souvenir lui aussi de 1986, de cette édition inachevée de la Patrouille durant laquelle il avait assumé la responsabilité du poste du col de Bertol, juste au-dessus de ce versant de Tête Blanche où sa colonne bivouaquait dimanche. Il y a quatorze ans déjà, la décision d'annuler la course n'avait pas été facile à prendre. Dans la nuit de dimanche à lundi, René Rüttimann s'est retrouvé une nouvelle fois soumis à un terrible conflit de conscience: lui, le vétéran aguerri de la Patrouille, assumait la responsabilité de vies humaines en péril. Comment douter dès lors qu'il s'en est remis à son excellente connaissance du secteur et à la Providence pour aller au-devant des secours malgré l'évidence des risques auxquels il s'exposait?

«Je l'ai vu pour la dernière fois dimanche soir. J'ai essayé de sortir de mon trou une deux fois pour aller chercher mes skis, mais je ne pouvais plus bouger.» Ce n'est que le lendemain à 8 heures que le rescapé valaisan sort de son igloo. A ce moment-là, René Rütimann, et probablement Michel Terrettaz, étaient déjà morts.

Quelques heures auparavant, au milieu de la nuit, deux skieurs neuchâtelois étaient secourus par les hommes d'Air-Zermatt. Des sauveteurs qui n'ont pas cessé de quadriller à skis le glacier pour localiser et retrouver les autres randonneurs, les dix hommes qui avaient échappé à la mort la nuit précédente. Exténués, il a fallu des heures pour les ramener à la cabane Bertol, d'autant que deux d'entre eux étaient presque aveugles.

Tête Blanche restera dans les mémoires comme le passage maudit de la Haute Route, inscrit dans l'histoire des tragédies alpines. C'est déjà dans ce secteur que trois concurrents de la Patrouille des glaciers avaient perdu la vie en 1949. Un drame qui avait fait suspendre la course pendant trente-cinq ans.

L'épisode tragique de ce dernier week-end pose le problème de la préparation à la Patrouille des glaciers, répartie selon les habitués sur au moins une année. Ces courses d'entraînement et d'acclimatation ne sont pas encadrées de la lourde logistique de sécurité et de balisage dont bénéficie la compétition. De plus, la médiatisation et le succès de la Patrouille tend à la banaliser, augmentant ainsi les risques de voir des participants, qu'ils soient peu préparés ou chevronnés, s'entraîner à des périodes pendant lesquelles la montagne est beaucoup plus dangereuse et imprévisible.