La benzidine, une substance hautement cancérogène, n’est actuellement plus déversée dans le Rhône. Les pompages, effectués dans le cadre de la troisième correction du Rhône pour éviter des remontées de la nappe phréatique durant le chantier dans la région de Viège, sont arrêtés depuis la fin de l’été et la période des basses eaux. Ils avaient défrayé la chronique en octobre dernier. En pompant l’eau de la nappe, polluée, ils rejettent dans le fleuve de la benzidine qui s’échappe de la décharge de Gamsenried. Si les autorisations délivrées par le Service cantonal de l’environnement (SEN) sont arrivées à échéance au 31 décembre dernier, cela ne signifie pas que les pompages sont définitivement terminés.

Le SEN réétudie, en ce moment, de nouvelles autorisations, «avec des règles du jeu qui devraient changer», précise sa cheffe fraîchement nommée, Christine Genolet-Leubin. Les puits pourraient donc reprendre du service d’ici à quelques semaines, avec la fonte des neiges et le retour de la période des hautes eaux.

Chef de l’Office valaisan de la construction du Rhône, Tony Arborino souligne toutefois que les normes ont été respectées et qu’à l’avenir les rejets d’eau contenant de la benzidine seront évités, autant que faire se peut. Cela passera notamment par un pompage minimum, principalement avec les puits qui ne contiennent pas ce produit cancérogène, ou par l’utilisation de filtres sur les puits installés dans une zone où la nappe est polluée. «Nous ne voulons pas seulement respecter les normes, nous voulons faire mieux, et nous préparons des mesures dans ce sens», insiste Tony Arborino.

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La suite des travaux en stand-by

La pollution à la benzidine aura également des incidences sur les futurs travaux de la troisième correction du Rhône dans la région de Viège, qui devraient avoir lieu en amont de la ville, à proximité immédiate de Gamsenried. «La priorité est de terminer les investigations de détail de la décharge en vue de son assainissement», indique Yves Degoumois, le chef de la section cantonale des sites pollués. Le SEN espère obtenir cette étude de la part de Lonza avant la fin de l’année. «Tant que nous ne l’avons pas, il est difficile de faire un pronostic sur la suite des travaux», souligne Christine Genolet-Leubin.

Mais cette problématique ne concerne pas que la région viégeoise. «Elle se retrouve à proximité de tous les sites industriels lourds», indique Yves Degoumois. Et le Valais en abrite un certain nombre dans la plaine du Rhône, à Sierre, Evionnaz, Monthey ou encore Collombey-Muraz. «Pour sécuriser la population contre les crues, nous devons travailler dans les cours d’eau, qui sont en interaction avec la nappe. Ce qui est impossible lorsque la nappe est polluée. Ce type de pollution peut dont ralentir ou bloquer des travaux de sécurisation contre les crues. L’idéal serait évidemment que tout soit assaini avant que nous ne fassions les travaux sur le fleuve», reconnaît Tony Arborino.

Pas si simple

Mais tout n’est pas aussi simple que cela. «Il s’agit de faire une pesée d’intérêts entre la sécurité des habitants face au danger naturel que représente une crue du Rhône et l’assainissement des pollutions du sous-sol, afin d’établir un plan d’action, poursuit-il. Notre défi est de trouver des solutions pour atteindre ces deux objectifs le plus rapidement possible.»

Si à certains endroits il est concevable d’agir d’abord sur les pollutions, comme c’est le cas à la raffinerie de Collombey, où les traitements vont débuter cette année, sur certains sites la situation est bien plus complexe. Au niveau du site chimique de Monthey par exemple, où l’on sait – malgré d’importantes mesures d’assainissement, qu’elles soient déjà réalisées, en cours de fonctionnement, voire à planifier – que des panaches importants de pollution (la zone de la nappe touchée par la pollution) atteignent les berges du Rhône aujourd’hui déjà, indépendamment de tous travaux dans le fleuve. «Au vu de l’ampleur de la tâche, des priorités ont dû être données avec l’assainissement de l’étang de la STEP, de la décharge industrielle du Pont Rouge, puis maintenant de deux secteurs précis du site chimique. Il n’en demeure pas moins qu’il reste encore d’autres pollutions du sous-sol qui ont des incidences sur la qualité des eaux souterraines», détaille Yves Degoumois.

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La nécessaire connaissance des panaches

Plus que les sites, ce sont donc les panaches de pollution qui sont un défi pour les autorités cantonales. «Il est indispensable d’avoir une vision de la qualité de la nappe phréatique, afin de pouvoir donner, au mieux, des préavis dans le cadre de constructions ou de grands chantiers, notamment en lien avec le Rhône», reconnaît Christine Genolet-Leubin. Cela devrait permettre de planifier au mieux la localisation, le volume et les éventuels traitements nécessaires des eaux devant être pompées afin de réguler le niveau de la nappe phréatique, notamment lors de grands chantiers comme ce fut le cas à Viège.

Une cartographie de la plaine du Rhône est d’ailleurs en cours de réalisation. «Nous n’avons pas attendu la pollution à la benzidine pour lancer une telle étude. Elle a débuté il y a plusieurs années», insiste la cheffe du SEN. Ces connaissances supplémentaires seront intégrées au projet de troisième correction du fleuve et permettront d’adapter certaines étapes des travaux, en cas de besoin. Au même titre que les enseignements tirés de la pollution à la benzidine. «La région de Viège est une zone critique, en raison notamment de la présence d’un grand site pollué et de la nécessité de protéger la ville et le site industriel, précise Yves Degoumois. Cette situation complexe nous aura au moins permis d’amener une vigilance pour le futur.»


Gamsenried, quésaco?

Trois millions de mètres cubes, dont la moitié de résidus de production chimique, entreposés en rive gauche du Rhône à quelques encablures de la ville de Viège. La décharge de Gamsenriend a été utilisée par le groupe chimique Lonza pendant six décennies, entre 1918 et 1978.

«La majorité des matériaux n’est pas problématique du point de vue de la protection des eaux souterraines», souligne Yves Degoumois, le chef de la section valaisanne des sites pollués. Mais pour le reste, c’est une autre paire de manches. On y trouve notamment près de 40 tonnes de mercure. Mais également une douzaine d’autres substances polluantes, quasiment toutes qualifiées de très toxiques et cancérogènes.

La une des journaux dans les années 1980

L’impact de la décharge sur la nappe phréatique n’est pas nouveau. «Dans les années 1980 déjà, cette pollution faisait la une des journaux», rappelle Yves Degoumois, précisant toutefois que les outils de l’époque ne permettaient pas de s’intéresser à des substances comme la benzidine.

Pour faire face à cette pollution, après la désaffectation du site, Lonza a mis en place une méthode de pompage pour confiner Gamsenried. En amont de la décharge, des pompes empêchent l’eau propre de s’infiltrer sous les matériaux pollués et en aval des puits dirigent l’eau polluée en direction de la station de traitement du groupe chimique.

Si ce système a été efficace durant trois décennies, la pollution à la benzidine démontre qu’il ne remplit plus entièrement son rôle aujourd’hui. La priorité est l’assainissement du site. L’Etat du Valais espère obtenir, avant la fin de l’année, l’analyse de détail de la décharge de la part de Lonza. Les travaux devraient débuter, au plus tôt, en 2022.