Mort en prison pour du chanvre. Pourrait-on imaginer plus accablant bilan dans une affaire judiciaire, qu’elle soit menée par une grande cour européenne ou dirigée par la justice valaisanne, aussi périphérique que stigmatisée?

Depuis son incarcération en mars pour purger une peine de cinq ans et huit mois, Rappaz remue les consciences, cultive les extrêmes. Il semble en fait opposer le Valais au reste du monde. A force de s’inventer prophète, à force de se poser en victime d’un système judiciaire défaillant, où les conspirations à son égard n’auraient d’égal que le conservatisme hypocrite des élites préférant la Petite Arvine au pétard, l’agriculteur ne rencontre bientôt plus l’adhésion de personne chez lui. Il a violé la loi, qu’il paie. Qu’il meure, même, si tel est son souhait, entend-on chez les plus excédés, dont la révolte s’accroît à mesure que le compteur des jours de jeûne gonfle: 110 aujourd’hui.

Outre-Rhône, la lecture des événements est parfois bien différente. On est ébahi d’apprendre qu’un sympathique vendeur de tisanes et d’oreillers remplumés au cannabis, un marchand de sommeil en fait, peut prendre cinq ans pour être resté un soixante-huitard. Celui que l’on a parfois présenté comme le «Farinet de Saxon» aurait-il d’ailleurs jamais été arrêté s’il avait sévi à Genève? Au bout du lac Léman, Bernard Rappaz n’est pas perçu comme un «vrai» criminel, mais comme un idéaliste happé par une machine judiciaire donneuse de leçons.

Si les juristes, médecins et éthiciens appelés à se prononcer sur le cas Rappaz ne parviennent pas à s’accorder sur le sort que mérite le prisonnier jeûneur – faut-il le maintenir en vie ou le laisser mourir par suicide lent comme il en a fait le vœu dans des directives anticipées –, aucun d’entre eux ne fera sa gloire personnelle d’un macchabée de plus dans les geôles suisses.

On peut donc s’interroger sur la lourdeur de la peine, mais à la seule condition de remplacer alors les émotions par les faits. Bernard Rappaz, presque quarante ans de culture du chanvre à son actif, a cumulé les infractions: violation grave de la loi fédérale sur les stupéfiants, violation de lois sur les assurances sociales, blanchiment d’argent, gestion déloyale aggravée, lésions corporelles.

L’affaire Rappaz, c’est la révélation d’un vaste marché. La fabrication, la vente et l’écoulement de cinq tonnes de chanvre récréatif dont le chiffre d’affaire a été estimé à 3,7 millions de francs et dont les stocks ont affiché jusqu’à 40% de teneur en THC (substance psychoactive du cannabis). Sans compter cinquante tonnes de chanvre saisies qui font l’objet d’une instruction distincte. De militant, il s’est mué en un commerçant à grande échelle.

S’il n’a point rencontré de clémence sur le plan pénal – le procureur avait requis dix ans –, Bernard Rappaz trouve quelques circonstances atténuantes sur le plan moral. L’essentiel de ce juteux marché s’est en effet déployé à une époque des plus propices. L’assouplissement des consciences en matière de consommation de cannabis, fin des années 90, laissait présager une libéralisation, avant que le Conseil national ne s’y oppose.

Sans doute son impudence a-t-elle ensuite alimenté l’accusation, jusqu’au jugement puis la condamnation, confirmée en deuxième instance et, pour l’essentiel, par le Tribunal fédéral. Le chanvrier n’a pas vu les mises en garde. Il a récidivé dans ses activités autant que dans ses attitudes provocantes.

Bernard Rappaz n’est pas mort. Pas encore. A l’annonce de l’autorisation de son alimentation forcée, à l’Hôpital de l’Ile à Berne, aujourd’hui contestée par son avocat et l’Association suisse des sciences médicales, il a prouvé une fois encore la vivacité de sa détermination: «Je trouverai un autre moyen de me suicider», a-t-il fait comprendre. Ce sera la révision du procès qu’il demande, ou la mort à tout prix. Avant de remettre la question de la libéralisation du cannabis sur la table, car il le faudra bien, la peine peut bien être réexaminée une dernière fois.

Dans un dernier souffle, Bernard Rappaz met au défi les institutions en saisissant le Grand Conseil d’une requête de recours en grâce. En vertu de la loi, qui prévoit deux sessions annuelles à cet effet, l’objet ne pourra pas être traité avant novembre. A moins que les députés ne décident d’organiser une session extraordinaire vu l’urgence de la situation. Sachant que l’intéressé s’est engagé à cesser son jeûne une fois le verdict tombé, ceux-ci devraient peut-être oublier le rigorisme des grands jours, trancher rapidement en sa défaveur très vraisemblablement, et s’éviter une mort sur la conscience.

C’est ce que la conseillère d’Etat socialiste Esther Waeber-Kalbermatten a fait. En transférant Bernard Rappaz à Berne, où elle dit avoir obtenu la garantie qu’il sera maintenu en vie, elle s’est refusée à écrire la nécrologie d’un condamné avec sa propre plume. C’était une habile digression politique dans ce si grand désordre. Mais ce n’est encore pas le triomphe de la justice.

Il y a longtemps que Bernard Rappaz est entré dans la spirale de l’anarchie. Il y a longtemps qu’il a ouvertement préféré la liberté individuelle à la loi. Ne déclarait-il pas, en 2000, dans le film Au nom du chanvre qui faisait son éloge, que «chacun, en son âme et conscience, ne doit pas avoir peur de transgresser une loi si cette loi est devenue désuète, inutile et stupide»?