VALAIS

Valais: «Souris» est restée invincible avant de regagner ses écuries pour toujours

Dix heures de combats sous la canicule ont été nécessaires pour désigner hier à Aproz la reine cantonale, devant un public stoïque et recueilli.Les Valaisans ont toujours l'amour vache qui va plus loin que l'on n'imagine. A tel point que la fête des reines a éclipsé celle des mères

«Elles pourraient se battre un peu, qu'on se réveille…» Le soleil cognait méchamment hier sur Aproz et la finale cantonale des combats de reines. D'où une certaine inertie, en milieu d'après midi, qui semblait saisir vaches et spectateurs. Il faut dire que ces dames savent comme personne prendre leur temps.

Se battre d'accord, mais non sans avoir tournicoté indéfiniment d'un bout à l'autre de l'arène, puis soufflé, gratté le sol fiévreusement avec cette agaçante habitude qu'elles ont toutes de regarder ailleurs. Ailleurs c'est-à-dire partout sauf dans les yeux de l'adversaire qui, trop contente, s'empresse de faire de même.

La bataille peut commencer

Le jury alors réclame qu'on resserre les bêtes, c'est-à-dire qu'on les oblige à poser cornes contre cornes, front contre front. La bataille alors peut commencer. Enfin, avec un peu de chance, parce que souvent, stars jusqu'au bout des sabots, les candidates au titre de reine cantonale ne se gênent pas pour resservir une louche de coquetterie et d'attentisme. Peut-être, après tout, qu'elles n'aiment pas ça, les orgueilleuses de la race d'Hérens, peut-être que le combat et le pugilat corneux, ça les ennuie prodigieusement, elles qu'on dit pourtant lutteuses dans l'âme. Soudain une clameur dans la foule. Un exploit de «Farandole», de «Pompon», une poussée victorieuse de «Chiquita» ou «Caramel»? Point du tout: c'est le taurillon blondinet du FC Sion Johann Lonfat qui, à quelques kilomètres de là, vient d'ouvrir le score contre Servette, ainsi que l'annonce le speaker. Personne, pourtant, malgré, ici et là, de maigres sifflets ou remarques impatientes ne semble vraiment trouver le temps long.

Depuis 9 heures du matin que ça dure, pourtant, avec les éliminatoires pour désigner les ultimes vaches qui devront, dans les cinq catégories prévues, défendre leur chance de recevoir la tiare. Et encore, après cela, il y aura la finale des finales, opposant les gagnantes des quatre premières catégories. Alors, alors seulement on connaîtra la reine des reines.

Pour chacune des catégories, le rituel est le même: une quinzaine de vaches entrent à la queue leu leu dans l'arène. Celles qui trois fois de suite refuseront les propositions d'en découdre venant de leurs adversaires sont éliminées. Même sort évidement pour celles qui se font battre en combat singulier. L'après-midi avance, la température monte, et pourtant la grande cantine, seule plage d'ombre, est à peu près déserte. Et les buvettes, oui même les buvettes, ne sont guère prises d'assaut. Comme si chacun redoutait de rater quelque coup de corne sublime, et donc imprévisible, qui peut surgir après de longues minutes désespérément vides de carnage. Sur l'attachement féroce des Valaisans à ces joutes bovines, tout a été dit et écrit. Mais cet amour vache va encore plus loin qu'on ne l'imagine. Ecoutons le comité d'organisation présenter cette journée, et indiquer d'emblée sur quel piédestal moral il convient de placer les reines: «Quelle heureuse coïncidence de pouvoir fêter toutes les mères en ce jour de fêtes des reines! En effet ne sont-elles pas les reines de chaque foyer? N'ont-elles pas l'intelligence, la finesse, la fierté, l'ambition, parfois même le caractère de nos reines?»

Le public est d'ailleurs particulièrement mélangé, plutôt jeune, et le contingent féminin loin d'être ridicule. La poussière et la crasse s'installent partout, une touriste fait remarquer quelle n'imaginait pas que «c'était aussi sale que ça… je croyais voir du folklore, mais c'est du rodéo américain». Mais voilà le moment le plus attendu: la finale de la première catégorie. Celle des caïds en fait, les plus de 585 kilos. Toutes les vaches sont là. Non il en manque une, tout le monde la cherche des yeux. C'est bien sûr le numéro 14, l'invincible «Souris», qui va tenter pour la première fois dans l'histoire des reines de décrocher son troisième titre cantonal. La voici, elle a été freinée par la haie des photographes. Une première audacieuse veut lui chercher des poux dans les cornes, deux secondes plus tard, elle valse dans les cordes. D'autres connaîtront le même sort, toujours avec la même facilité. Bientôt ne restent plus que les deux championnes attendues: en face de «Souris» son éternelle contestatrice, «Bandit», véritable Poulidor en cornes et robe brune. «Bandit» a la ferveur du public. Il faut dire qu'on n'aime jamais les vainqueurs trop écrasants. Et puis elle vient du Chablais et sa propriétaire est une femme, ce qui en agace plus d'un.

Mais cette fois «Bandit» semble décidée à laver les affronts passés. C'est elle qui attaque, se jette sur «Souris», pousse comme une folle. «Souris» s'arc-boute, commence à céder un centimètre puis deux, puis soudain c'est la botte décisive: «Bandit» soulève carrément «Souris», dont l'œil désespéré semble cloué un instant vers le ciel. La foule hurle sa joie, l'insolente va mordre la poussière. Non! un quart de seconde pour récupérer et c'est «Souris», cette fois, visiblement vexée à mort qui se jette en avant, et parvient à pousser bientôt «Bandit» hors du combat.

Une troisième couronne

«Souris», malgré la belle résistance de «Aïcha» – reine de la troisième catégorie – conquiert sa troisième couronne cantonale lors de la finale des finales. Sa propriétaire, Marie-Josée Jacquod, de Muraz, se précipite alors au micro de Rhône FM pour annoncer qu'on ne reverra plus jamais cette sacrée vache dans les arènes. L'heure d'une retraite légendaire a sonné pour «Souris». Il n'est pas loin de 19 heures.

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