«On leur donne le tire-bouchon, ils réclament la bouteille.» Et même, ajoute le vilain «Seigneur Dark vaudois», chapeau de paille, tablier noir, accent à couper au sécateur made in Lavaux, «l'eau courante dans leurs baraquements». Il faut dire que cet horrible vigneron, en pleine fête éponyme, se voit convoqué par le roi et la reine d'un royaume évidemment perdu dans le fond des âges, pour s'expliquer sur les conditions de travail des ouvriers de la vigne. Le sombre Vaudois la joue à l'exception, et ne nie pas que dans «certains cas bien sûr», quelle profession n'a pas ses brebis galeuses et sa pourriture tout sauf noble?

La scène a lieu en pleine ville de Sion, qui plus est à la rue de la Soif. En fait, il s'agit d'un spectacle de rue destiné à rappeler, à l'heure où les élites et le bon peuple romand se déchirent à propos d'un cacophonique Ranz des vaches, que la vigne ne se limite pas au couple propiétaires-tâcherons. Mais que ce boulot-là, c'est aussi, c'est d'abord, avant le jus de la treille, la sueur de ceux qui triment au pied des ceps sous l'appellation officielle d'ouvriers viticoles.

La Grappe tournée – spectacle d'une petite demi-heure – ne renoue pas avec la tradition défunte du théâtre engagé, mais relève plutôt d'une opération de communication menée par le Syndicat industrie et bâtiment (SIB). Et qui consiste à utiliser la scène pour mettre en avant un certain nombre de faits plus ou moins avérés: «Les manifs avec grosses pancartes et slogans carrés, ça n'attire plus grand monde, confesse Serge Aymon, du SIB Valais. On s'est dit qu'il fallait tenter autre chose. Le théâtre de rue, l'aspect ludique, c'est la première fois qu'on joue cette carte. On tirera le bilan à la fin de l'opération.» Mandaté par le SIB, la petite troupe lausannoise La Moulinette – quatre comédiens-auteurs – s'est basée sur les renseignements fournis par les syndicats pour écrire et mettre en scène son spectacle: «Le but n'est pas de tirer contre la Fête des Vignerons, explique l'un des comédiens, François Intriere, mais plutôt de mettre en évidence une réalité.» Comme par exemple, le montant du contrat type de l'ouvrier viticole – 2500... écus. Ou l'horaire hebdomadaire, avoué en schwyzerdütsch, imposé par les vignerons… glaronais: 66 heures bien tapées. «Notre mot d'ordre, rappelle François Intriere, figure dans le texte: le vin est bon si ouvriers et patrons le boivent à la même table.» «Le problème, rétorque à la volée Serge Aymon, c'est qu'à cette table les ouvriers ne sont jamais conviés.»

Durant le spectacle, différentes attitudes ouvrières sont caricaturées: «Moi je ne peux rien dire, je suis au noir, vous comprenez», «ah, pour moi tout va bien, je suis nourri, payé, logé, si on pouvait juste éviter de sulfater avec les hélicos pendant que je suis dans la vigne.» La Grappe tournée devait faire escale à Vevey, le 3 août, mais la grande confrontation n'aura pas lieu: la Moulinette se repliera ce jour-là sur Bex. Initiateur du projet, Hugues Renaud, du SIB, auteur d'un texte, Les oubliés de la vigne, vendu à la fin du spectacle, s'explique: «Le concept – les oubliés de la fête – ne s'adresse pas forcément en priorité aux veveysans.

Expérience à poursuivre?

Cette idée de mettre en scène nos revendications pourrait être poursuivie, notamment avec le thème du travail sur appel: grâce au théâtre on arrive à présenter en une demi-heure des situations que d'habitude nous mettions des heures à expliquer.» Reste à savoir comment le personnage du «Seigneur Dark vaudois» – acclamé à Neuchâtel et en Valais – passera la rampe en terre d'origine.

«La Grappe tournée»: Neuchâtel 31 juillet, Bex 3 août, Fribourg 4 août, Nyon 5 août, Lausanne 7 août. Horaire et emplacements sont donnés au 079/679 06 82.