Reprendre la main sur la production hydroélectrique: tel est l’immense défi que se posent actuellement le Valais et son ministre Jean-Michel Cina, profitant du contexte privilégié mais sensible des retours de concessions des barrages, qui s’échelonneront sur les quarante prochaines années.

Actuellement, 80% du patrimoine hydroélectrique, pour une valeur marchande de 15 à 20 milliards de francs, est aux mains de sociétés hors canton, comme Alpiq, FMB et consorts, le solde appartenant aux collectivités valaisannes, soit essentiellement les communes de montagne dites concédantes.

Un renouvellement de ces concessions pour une nouvelle période de 80 ans rapporterait gros. Or, la répartition de cette richesse serait très inégale, 90% revenant à moins d’un tiers de la population ainsi que l’illustre ce scénario stupéfiant: la micro-commune d’Eisten, dans le Haut-Valais, tirerait d’un renouvellement sur ses installations de Mattmark et Ackersand une fortune de 1,5 million de francs par habitant.

Comment structurer ces retours de concessions pour que l’économie valaisanne reprenne possession de ses biens? Et comment répartir les bénéfices liés à la valorisation de cette énergie en Valais? Un groupe de travail a planché sur ces questions et présenté ses réflexions jeudi. Il propose trois modèles économiques qui promettent d’animer l’agenda politique. Le rapport sera soumis à une vaste consultation. Et le Conseil d’Etat devra se prononcer au plus tard en 2013.

Premier scénario. Lors d’un retour de concession, la commune concédante récupère son ouvrage le fournit à une nouvelle société. Elle y conserve des parts allant de 10 à 30%. Le canton et toutes les communes valaisannes reçoivent, ensemble, 30% des parts à un prix préférentiel. Quant aux entreprises électriques extra-cantonales, elles peuvent acquérir les 40% restants.

Deuxième modèle. Une société hydroélectrique unique, cantonale, est créée, dans laquelle toutes les collectivités prennent des participations, au fil des retours de concessions. 25% pour la commune concédante, 35% pour les communes de la région économique où se trouve l’ouvrage, 20% pour les autres communes et 20% pour le canton.

La troisième variante nécessiterait une modification de la législation cantonale permettant à l’Etat d’obtenir le droit de concession et de retour des cours d’eaux des vallées latérales pour 60%. Les communes concédantes seraient alors actionnaires à 40% au maximum d’une nouvelle société de participation.

Chaque modèle a ses avantages mais on peut globalement conclure que le premier, qui a reçu le soutien de la majorité du groupe de travail, est le plus en faveur des communes concédantes. Celles-ci percevraient le plus grand bénéfice financier dans le cadre de la valorisation de l’énergie. Le second est le modèle le plus solidaire. Il permettrait une répartition équilibrée des bénéfices entre canton, communes concédantes et communes de plaine. Quant au troisième, il tend clairement vers une cantonalisation du secteur.

Dans tous les modèles, les Forces motrices valaisannes (FMV) – «ou une société de ce type», détaille avec précaution le rapport – joueraient un rôle clé. FMV gère déjà les participations de l’Etat dans les sociétés hydroélectriques et dispose d’un grand savoir-faire dans les domaines de la production, du transport et du négoce. C’est par elle, contractuellement, que l’énergie serait valorisée. Une part des bénéfices de la vente et – selon le modèle retenu – les bénéfices de la commercialisation ou encore une part du bénéfice réalisé par les électriciens hors canton actionnaires de la société seraient reversés aux collectivités valaisannes.

Le débat sera éminemment politique tant les perspectives offertes par cette reprise en main d’un gros pan de l’économie industrielle valaisanne se chiffrent en millions. Le groupe de travail estime à 700 millions de francs, annuellement, les rentes de ressources potentielles, c’est-à-dire le bénéfice que la «communauté valaisanne» tirerait de la vente de son électricité sur le marché libéralisé.

Le calcul est le suivant: différence entre le coût de production (5 ct./kWh) et la vente sur le marché (12 ct./kWh), soit 7 ct./kWh de marge multiplié par 10 000 GWh de production annuelle. Actuellement, cette juteuse opération est réalisée par les sociétés extra-cantonales majoritairement propriétaires des ouvrages.

Il faut ajouter à ces recettes celles que le Valais tirerait de «l’allongement de la chaîne de valeur ajoutée», préconisé par le rapport. Dans le détail, l’extension d’ouvrages existants (la station de pompage-turbinage Nant-de-Drance par exemple) offre un potentiel de 35 millions supplémentaires.

L’activité de négoce à la bourse de l’énergie de Leipzig promet encore 300 millions de recettes annuelles. Autre réforme dans la réforme, susceptible de rencontrer d’importantes résistances politiques: la rationalisation des sociétés de distribution, au nombre de 55 actuellement et que le groupe de travail voudrait voire fusionnées en trois voire en une seule entité pour 30 millions de recettes supplémentaires.

Les débats seront houleux. L’air de ne pas y toucher, Jean-Michel Cina rappelle déjà les prérogatives du gouvernement en vertu de la loi sur les forces hydrauliques: «Le Conseil d’Etat est l’organe d’homologation des concessions et peut les suspendre si elles ne se font pas dans l’intérêt public.» Ce n’est rien d’autre qu’un moratoire de principe.