Le pacte était clair: rendre 55 millions de dollars, contre l’abandon d’une enquête suisse pour blanchiment. Mais l’accord proposé par l’ambassadeur suisse au Kenya Jacques Pitteloud à trois hommes d’affaires indiens accusés de corruption se retourne aujourd’hui contre le diplomate.

Les faits remontent à 2014. Une après-midi, Jacques Pitteloud se rend à la résidence des frères Deepak, Chamanlal et Rashmi Kamani, 81, Kyuna Road à Nairobi, la capitale kenyane. Les trois hommes sont au cœur du scandale Anglo-Leasing, du nom d’une société accusée d’avoir profité de contrats surfacturés au préjudice de l’état kényan. En Suisse, où quelque 170 millions de dollars sont bloqués, une enquête pour blanchiment a été ouverte, mais elle s’enlise.

Lire aussi: Le nom de Bradley Birkenfeld apparaît dans un vaste scandale financier au Kenya

Jacques Pitteloud, un ancien des services de renseignement qui est intervenu dans plusieurs dossiers sensibles (otages en Libye, trafics nucléaires, terrorisme), a un mandat de ses supérieurs à Berne. Il doit proposer aux Kamani de classer l’enquête suisse, à condition qu’ils rendent 55 millions bloqués sur leurs comptes helvétiques à l’Etat kényan.

Pour obtenir un rendez-vous avec les frères, Jacques Pitteloud leur a d’abord envoyé des SMS au ton pressant. «J’attends, l’horloge tourne, j’en ai peur», dit l’un des messages. Dans un autre SMS, il affirme que ses «partenaires ont accepté de retenir leurs chevaux, le temps de vous laisser évaluer correctement la situation». Sans qu’on sache de quels «partenaires» kényans ou suisses il s’agit au juste.

De caractère, Pitteloud est un peu Valaisan, il s’enflamme

Lorsqu’un rendez-vous est enfin pris à la résidence des Kamani, les frères, échaudés, enregistrent la conversation. Celle-ci se passe mal. En substance, explique un proche du dossier, Jacques Pitteloud aurait demandé aux frères de rendre l’argent qu’ils ont volé. «Il n’est pas possible qu’un ambassadeur suisse se comporte de cette façon-là», estime Gérald Page, l’avocat genevois des Kamani. Ses clients, dit-il, ont été «mis sous pression» et l’attitude du diplomate helvétique est «illégale».

Un proche du dossier commente cet épisode comme suit: «De caractère, Pitteloud est un peu valaisan, il s’enflamme, va parfois un peu loin pour la diplomatie suisse, il a fait de ce dossier Anglo-Leasing une affaire personnelle.»

Les frères Kamani refusent l’arrangement proposé. Puis, ils se retournent contre l’ambassadeur, qu’ils accusent de contrainte, d’abus d’autorité et de violation du secret de fonction devant la justice suisse.

«Aucun problème» pour le DFAE

A Berne, le Ministère public de la Confédération a d’abord refusé d’enquêter sur la plainte des Kamani. Mais le 29 juin, il a été désavoué par le tribunal pénal fédéral, révélait récemment «Le Matin Dimanche». Dans un arrêt encore confidentiel, le tribunal a estimé qu’il y avait matière à instruire, pour «contrainte» sur les frères Kamani. Il juge l’intervention du diplomate suisse «illégitime», car ce dernier aurait agi sans «avoir reçu mandat des autorités suisses».

Mais ce point central de l’affaire est formellement contesté par le Département fédéral des affaires étrangères. «Le DFAE était au courant, Jacques Pitteloud avait été contacté par le président kényan [pour trouver une solution à l’affaire Anglo-Leasing], il en a rapporté au DFAE. On ne voit aucun problème, on le soutient et on attend sereinement la suite», explique Jean-Marc Crevoisier, le porte-parole du Département. Jacques Pitteloud est entre-temps rentré du Kenya pour devenir directeur du département des ressources du DFAE.

Le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter a apporté son soutien au diplomate dans l'émission Forum de la RTS. Selon lui, Jacques Pitteloud, «a travaillé dans l'intérêt de la Suisse», avec la bénédiction de son département et «en concertation» avec le Ministère public de la Confédération.

Pourtant, dans une lettre adressée à l'avocat des frères Kamani, le MPC, responsable de l'enquête Anglo-Leasing en Suisse, affirme qu’il n’a «donné aucune mission ou instruction audit ambassadeur». Mais plusieurs sources confirment que des contacts étroits existaient entre le diplomate, les autorités kenyanes et le MPC – ce qui ne veut pas dire que la justice suisse a mandaté le diplomate pour agir exactement comme il l’a fait.

Que va-t-il se passer désormais? Le Département fédéral de justice et police doit encore donner son accord, mais il est très probable qu’une procédure pénale soit ouverte à l’encontre du diplomate.

Le Kenya, de son côté, soutient l’action du diplomate suisse: «Jacques Pitteloud a énormément œuvré pour favoriser la coopération entre les autorités pénales kenyanes et suisses et pour le soutien de la Suisse à la lutte contre la corruption», explique l’avocat genevois du pays africain, Marc Henzelin.