Une semaine suisse

En vue du premier août, nous proposons une série d’articles sur les trésors, les contradictions, les multiples facettes culturelles et sociales du pays.

Retrouvez tous les articles de cette collection au fur et à mesure

L’illustre tête de Maure au bandeau blanc trône sur la grande table en bois massif. Symbole ultime de la Corse. Installé dans un fauteuil de son bureau de Bastia, Jean-Guy Talamoni, le président de l’Assemblée de Corse, livre une leçon de politique et d’histoire de son île. Il passe en revue les différents pouvoirs qui ont gouverné ce territoire au fil des siècles, comme la République de Pise ou celle de Gênes. Passionné, passionnant, il convoque les grands philosophes, Rousseau, Machiavel, Gramsci. Mais un homme compte plus que tous les autres: le philosophe et général corse Pascal Paoli, qui, en 1755, a rédigé la Constitution de Corse, considérée par certains comme la première constitution démocratique de l’histoire moderne.

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Face à lui, captivé: un Valaisan que la Corse a quasiment adopté. Mathias Reynard avait 10 mois lorsqu’il a foulé l’île de Beauté pour la première fois. Il y revient depuis «au moins une fois par an». Le conseiller national n’a jamais caché son admiration pour l’indépendantiste. Les deux hommes partagent les mêmes valeurs: celles d’un socialisme teinté de chrétienté. L’entretien se poursuit autour d’un repas sur la place Saint-Nicolas, dans le cœur chaud de Bastia. Pour l’apéro? «Un Cap», alcool local avec macération d’écorce de quinquina, plantes, fruits et épices. Slogan sur la bouteille: «Le seul vrai!»

Les deux élus échangent sur leurs expériences en politique, et déjà s’emballent autour de quelques projets communs. L’Assemblée de Corse vient de créer une commission de déontologie pour ses membres. Jean-Guy Talamoni fera parvenir tous les documents nécessaires à Mathias Reynard pour qu’il puisse lancer un projet similaire sous la Coupole fédérale. La création d’un groupe Suisse-Corse au parlement est également évoquée. Mathias Reynard promet de concrétiser l’idée dans les semaines à venir. Cette complicité naturelle dépasse-t-elle pour autant le champ politique? Y a-t-il des gènes corses dans l’ADN du Valaisan? Chacun est-il, d’une certaine façon, le miroir de l’autre?

Une comparaison récurrente

On se pose la question tant la comparaison entre les habitants du Vieux-Pays et ceux de l’île méditerranéenne est récurrente en Suisse. Elle a notamment ressurgi en 2012 – avec la Lex Weber – et en 2013 – avec la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) – deux textes validés par le souverain suisse mais balayés en Valais. Le Matin décrivait alors un «Valais en guerre contre la Suisse» et posait à ses lecteurs romands cette question vertigineuse et déroutante: «Furax de voir leurs terres dévaluées, les Valaisans vont-ils devenir les «Corses» du pays»? Que faut-il en déduire? Et à qui revient le droit de réponse? C’est ce que nous nous proposons d’explorer dans ce récit.

La comparaison se base d’abord sur un cliché, celui d’une espèce réputée rebelle, à l’attitude de franc-tireur, se plaçant parfois au-dessus des lois. Mais l’analogie sulfureuse, distribuée à la volée par les médias et certains politiciens, résiste-t-elle aux réalités du terrain? Et, si les Valaisans sont «les Corses de la Suisse», peut-on dire de ces derniers qu’ils sont les «Valaisans de France»?

En 1821 déjà…

Sur l’île de beauté, la comparaison est ignorée de tous. On en trouve pourtant des traces dans les livres d’histoire. En 1821, dans son ouvrage Etat actuel de la Corse, évoquant alors l’hospitalité des Valaisans décrite par Jean-Jacques Rousseau*, le député Horace Sébastiani, écrit ceci: «On croirait, tant les traits nous sont applicables, que c’est des Corses qu’il a voulu parler.» Peut-on faire mentir Rousseau?

La route serpente jusqu’à un petit village de la côte est, accroché à la montagne. Sur sa terrasse qui surplombe la Méditerranée, Cintu** note de très nombreuses similitudes entre les deux régions. Ce proche du FLNC canal historique (Front de libération nationale corse) sait de quoi il parle, lui qui a travaillé durant une saison hivernale à Champéry et, par ses liens d’amitié, est souvent revenu en Valais. Pour préparer notre rencontre, il a fouillé dans ses archives et retrouvé son permis de travail de l’époque. La photo de son livret A – date d’émission: 1992 – est jaunie. Mais Cintu est catégorique: «Le Valais, c’est la Corse sans la mer.» Sans le savoir, il paraphrase presque le géographe allemand du XIXe siècle et grand voyageur Friedrich Ratzel, qui écrivait: «La Corse est un pays de montagne dans la mer.»

La mer – c’est clair comme les eaux de la baie de Santa Giulia – offre à la Corse un horizon que le Vieux-Pays, engoncé entre ses 40 sommets de plus de 4000 mètres, ne connaît pas, bien que ceux-ci lui confèrent, déjà, une des caractéristiques insulaires: l’isolement. En Corse, la terre pointe rapidement vers le ciel. Il est évident que l’île – tel un morceau des Alpes ayant dérivé au milieu de la Méditerranée, avec comme point culminant le Monte Cinto, 2706 mètres – ne se résume pas à ces plages paradisiaques, noires de monde de juin à septembre.

Un peuple de montagnards

Toutes les personnes que nous avons rencontrées, entre le sable et le maquis, sont unanimes sur un point: les Corses sont un «peuple de montagnards». L’implantation des villages historiques de l’île le démontre. Le développement de la côte s’est fait très récemment. Historiquement, le bord de mer incarnait deux périls: les maladies – la Corse a été particulièrement touchée par le paludisme durant la saison chaude – et les raids barbaresques, rappelle le sociologue corse Jean-Louis Fabiani.

La montagne, avec sa réalité abrupte, aurait-elle donc pareillement façonné les deux peuples? Oskar Freysinger, très attaché à la Corse, en a la conviction. Pour l’anecdote: c’est sur l’île de beauté que l’ex-conseiller national et conseiller d’Etat valaisan a notamment «digéré» son éviction du gouvernement cantonal en 2017. «Cette verticalité nous différencie des gens des villes ou de la plaine», croit le politicien UDC, rencontré quelques jours plus tôt dans son chalet reculé de la région du Sanetsch. «La montagne a une influence évidente sur les êtres qui y vivent. La nature âpre rend les caractères âpres et durs à la tâche. Tu dois travailler énormément pour gagner peu. C’est un effort de tous les instants, juste pour survivre. Ça marque un peuple.»

«Les Corses, comme les Valaisans, sont très tranchés, ils ont un côté direct, poursuit Oskar Freysinger. On ne pourrait pas dire que les Vaudois sont les Corses de la Suisse par exemple, car ils sont tout en rondeur, en circonvolutions, en périphrases…» Avis à nos lecteurs de la Broye-Vully ou de Lavaux.

La dureté de la vie a rendu, semble-t-il, l’amour pour la terre encore plus viscéral. Cintu aime autant la Corse que ses propres enfants. Il le dit. Après tout, c’est cette terre abrupte qui a permis au montagnard l’ayant apprivoisée de vivre ou de survivre. De façonner ses fromages, ses charcuteries, ses vins et ses liqueurs de plantes ou de fruits. Des produits typiques d’un terroir, qui seraient – cela est revendiqué dans les deux régions avec la même insistance – infiniment meilleurs que tout ce qui est élaboré ailleurs.

Fort sentiment d’autochtonie

Puisqu’il faut aussi parler de ce qui fâche: ce caractère est à la fois marqué par une certaine froideur au premier abord, dit-on. Une crainte de l’étranger, héritée – dans les deux régions – des invasions successives et des soubresauts de l’histoire, suggère le sociologue Jean-Louis Fabiani, qui résume cette méfiance par une anecdote: «Quand des gens viennent dans mon village et qu’ils me cherchent, mes voisins viennent d’abord me prévenir et me demander s’ils peuvent leur dire où j’habite…»

Un autre personnage dit, peut-être mieux que personne, ce sentiment d’exclusion, qu’il a, lui, vécu de part et d’autre de la Méditerranée. L’avocat genevois Ronald Zacharias est établi en Valais et marié à une Corse. «Cela fait quarante-cinq ans que je m’y rends chaque année, mais, là-bas, je suis toujours «le Suisse». Que je sois marié à une Corse, issue de l’une des trois familles les plus importantes de l’île d’un point de vue économique [sa femme est la fille de Pascal Lota, qui a créé, en 1968, la compagnie de transport maritime Corsica Ferries], n’y change rien. Vous êtes «le Suisse» et vous le restez.»

En Valais, l’ancien député genevois a vécu ce rejet de façon particulièrement spectaculaire lors des dernières élections fédérales, alors qu’il était candidat au Conseil national pour l’UDC du Valais romand. Non élu, dernier de la liste, malgré de gros moyens investis dans la campagne. A-t-il été mauvais? S’y est-il mal pris pour se constituer un réseau? A-t-il souffert de ce handicap rédhibitoire de ne pas être Valaisan? Personne ne peut y répondre. Mais lui sait qu’«en Valais, comme en Corse, les gens peuvent, entre eux, se haïr, se détester, ne plus se dire bonjour. Par contre, si un étranger arrive, ils feront corps et naît un esprit collectif, qui va s’unir contre le danger commun.»

Nous retrouvons le journaliste Antoine Albertini, sur la place Saint-Nicolas, où trône la statue du Corse le plus connu, Napoléon, représenté tel un empereur romain. «En Corse, on te resitue toujours par rapport à ta lignée», commence le correspondant du journal Le Monde sur place. Ce qui ne va pas sans rappeler ces quasi-injonctions si typiquement valaisannes – distribuées à quelqu’un que l’on rencontre pour la première fois: «T’es le fils à qui? T’as où les vignes?»

Un clanisme marqué

Si Valaisans et Corses semblent partager ce culte de l’entre-soi, peut-être déjà la porte d’entrée à un certain clanisme, la politique n’y échappe certainement pas. «En Corse, il y a cette idée qu’être dans un réseau est une nécessité vitale», estime Jean-Louis Fabiani. La forme politique dominante, installée depuis que la France a tenté d’organiser l’île, c’est le système clientéliste.» Pour le journaliste Antoine Albertini, «le clan n’est pas basé sur une convergence d’idées ou d’intérêts, mais sur la famille, le village. Si tu es le frère ou le cousin d’untel, tu obtiens le poste mis au concours, par exemple.»

Pour preuve: les grandes familles qui ont dominé la Corse et monopolisé quelques postes au pouvoir, les Zuccarelli, les Giacobbi, les Rocca Serra. Un système qui, à certains égards, rappelle celui d’un PDC ultra-majoritaire en Valais durant de nombreuses décennies. «En Valais comme en Corse, on retrouve toujours les mêmes clans en politique. Parfois les successions politiques se font même de père en fils», a par exemple découvert Ronald Zacharias.

Face à la place Saint-Nicolas, où la température est plutôt clémente pour un mois de juillet, le port de Bastia accueille maintenant un ballet de ferries. Ces géants des mers, proue ouverte sur les quais, déchargent des milliers de véhicules de touristes venant profiter de la douceur de vivre et des plages idylliques. Ils sont devenus, depuis quelques décennies, le pilier du système économique et social de l’île. La branche touristique, c’est environ le tiers du PIB et des emplois en Corse. Autre similitude avec le Valais (où le tourisme représente 18,6% des emplois): le canton a, lui aussi, été propulsé d’une société agropastorale à la modernité par le tourisme.

«J’aimerais que l’on soit encore plus les Corses de la Suisse»

Le touriste, aujourd’hui, c’est Mathias Reynard. Le Saviésan a troqué sa chemise de parlementaire fédéral en visite pour les tongs et le maillot de bain. Sur la terrasse de la maison de vacances familiale, il déguste une bière locale. Lui, se sent-il montagnard au cœur tendre? Bûcheur rebelle? Clanique à l’excès? «Sur certains points, j’aimerais que l’on soit encore davantage les Corses de la Suisse», tranche-t-il. Il cite en exemple la protection du paysage et la préservation de la culture et de la langue locale. «Les Corses ont conscience de la valeur de ce patrimoine. Ici, toutes les arrivées d’argent ne sont pas forcément vues d’un bon œil. C’est ce que l’on n’a pas su percevoir en Valais. Contrairement à nous, les Corses ont toujours réussi à sauvegarder la beauté de leur paysage. Même s’ils ont parfois fait usage de méthodes extrêmes.»

Plusieurs projets de complexes immobiliers ou de résidences secondaires sur le littoral ont été plastiqués par le FLNC. Des amis de Cintu y ont d’ailleurs perdu la vie ou ont passé des années en prison pour avoir participé à certains attentats de ce type. La côte a, il est vrai, conservé un côté authentique et sauvage, évitant de devenir une deuxième Côte d’Azur. Mais cette vision d’un paysage parfaitement préservé grâce l’intervention de «sauveurs masqués» au nom de la défense des autochtones n’est-elle pas légèrement idéalisée?

Le mythe de la préservation du paysage

C’est la question que nous posons à André Fazi, maître de conférences en science politique à l’Université de Corse. Nous sommes désormais à Corte, capitale historique de la Corse, située dans le cœur montagneux de l’île. Nuages noirs et ciel qui gronde annoncent un orage estival, comme on en connaît sur les reliefs valaisans les soirs d’été. Selon le chercheur, «cette idée de préservation du paysage est un mythe moderne, d’autant plus facile à alimenter lorsque l’investisseur est étranger». Tout d’abord, car «seule une minorité de constructions ont été dynamitées, c’est loin d’être une généralité». Mais aussi parce que «dès le début des années 2000, on observe un parallèle entre le déclin des plasticages et la croissance démographique et urbanistique».

Il suffit à André Fazi de tirer les stores à lamelles de son bureau pour apporter la preuve de ce qu’il dit. Sur une colline voisine: un lotissement de plusieurs immeubles récents, gris sombre, excessivement mal intégrés au paysage. «En Corse, les plages font envie, mais en ce qui concerne le soin apporté au paysage, nous sommes à des années-lumière de la Suisse. Là où le sol n’est plus travaillé, tout est à l’abandon. Le maquis a repris ses droits. Alors que chez vous, tout est bien plus cultivé, soigné. Je suis généralement béat d’admiration devant les paysages de la Suisse.»

La langue, elle, est assurément bien préservée en Corse. Sur les routes de l’île, tous les panneaux de signalisation sont bilingues, corse-français, les indications françaises étant souvent souillées de peinture noire, ce qui n’est, pour le coup, pas une anecdote. L’attachement à ces racines semble très fort auprès de ceux que nous avons rencontrés. Pourtant, André Fazi n’est pas plus optimiste à ce sujet. Sa fille aînée est probablement l’une des seules de sa classe à parler corse. «Lorsque nous parlons corse, de nombreux enfants pensent que c’est de l’anglais», regrette-t-il. Il estime que d’ici àdeux générations, cette langue pourrait avoir disparu. André Fazi en tire un constat qui doit horripiler une grande partie de ses concitoyens. «Si on regarde la population comme elle est et pas comme on aimerait qu’elle soit, le Corse typique ressemble de plus en plus au Français typique.»

Deux peuples de moins en moins typiques

Le sociologue, professeur de littérature et écrivain valaisan Jérôme Meizoz ne dit-il pas exactement la même chose de ses concitoyens? Alors qu’une partie des habitants du Vieux-Pays revendique sa «Valaisannité» à l’excès, force le trait du «bon sauvage» vivant dans la périphérie, et joue volontiers des clichés qu’on lui colle, une majorité des Valaisans vit en plaine, dans une réalité socio-économique parfaitement interconnectée. «On commence à être obnubilé par son identité quand on la perd», commente Antoine Albertini, qui ressent aujourd’hui cet abus de «Corsitude» sur son île. Pour lui, l’arrivée des nationalistes (autonomistes et indépendantistes) au pouvoir en décembre 2015 montre un paradoxe: elle démontre d’un côté qu’il y a un besoin d’identité dans un monde brouillé, mais elle est en même temps le signe que cette identité se perd inéluctablement. «Sinon, pourquoi vouloir lui donner une traduction dans les urnes?»

Jean-Guy Talamoni fait également le constat de cette déculturation: «Avec l’arrivée de 4000 à 5000 personnes qui viennent s’établir sur l’île chaque année, on ne va pas vers un renforcement de la culture corse.» Il est pourtant persuadé que «tout n’est pas perdu. Tout va se jouer dans les années à venir. Soit nous parviendrons à renforcer notre culture, soit nous irons vers une dilution.» Pour préserver les spécificités de son île, l’indépendantiste estime avoir la solution: «Il faut fabriquer des Corses.» Et cela passe par une augmentation importante de la transmission de la langue et de la culture, envers les enfants mais aussi les nouveaux arrivants.

L’indépendance en idéal

Jean-Guy Talamoni rêve, naturellement, d’une Corse indépendante. Dans les locaux bastiais de l’Assemblée de Corse, il avait tenu à nous montrer le préambule de la Constitution de Corse, écrite en 1755. Un texte court, cinq lignes à peine, on ne peut plus univoques. Il y est question d’un «peuple corse, légitimement maître de lui-même», qui, «ayant reconquis sa liberté et désirant donner à son gouvernement une forme durable et constante» le transforme «en une Constitution propre à assurer le bonheur de la Nation.»

En tant qu’élu, Jean-Guy Talamoni est assujetti à la Constitution française, mais il est fier de dire que le texte de Pascal Paoli, du milieu du XVIIIe siècle, est la seule Constitution qui compte pour lui. Un point de vue que semble partager une majorité des habitants de l’île qui ont porté au pouvoir les nationalistes.

En Valais, rien de tout cela. Si quelques rares tressaillements d’autonomisme se sont manifestés au fil des décennies, ils ont fait long feu, à l’image de la proposition faite par un certain Christian Constantin, au lendemain de l’acceptation de la Lex Weber par la population. Il proposait la proclamation d’un Etat souverain, comme le Liechtenstein. La provocation n’a pas été au-delà de quelques articles de presse. Egalement imaginé après les votations de la Lex Weber et de la LAT, le passeport valaisan ne s’est pas non plus concrétisé dans sa forme initiale, celle d’un document d’identité pour les citoyens valaisans, sorte d’ersatz du passeport suisse. Abandonnant cette vision autochtoniste et souhaitant précisément casser cette image, la nouvelle équipe qui l’a repris en 2016 en a fait un passe, que chacun, Valaisan, Vaudois ou étranger de passage, peut se procurer, et donnant accès à des centaines d’offres promotionnelles chez des artisans et des entreprises locales du canton.

Le Jura, véritable Corse de la Suisse?

Il y a, en Suisse, d’autres Confédérés qui entretiennent la flamme du séparatisme beaucoup plus soigneusement que les Valaisans, et mériteraient, dès lors, le qualificatif de «Corses de la Suisse»: les Jurassiens. Ils ont constitué, en 1996, l’Association Solidarité Jura-Corse. Son président, Philippe Riat, relève d’indéniables similitudes politiques entre les deux régions, incarnant cette résistance face à l’autorité «étrangère», Paris pour les Corses, Berne pour les Jurassiens. Celui-ci se souvient qu’avant la création du canton du Jura, en 1979, «le drapeau suisse était aussi mal vu en terres jurassiennes que le drapeau français en Corse». Non pas que les Jurassiens en voulaient aux Confédérés, mais le drapeau rouge à croix blanche était devenu l’emblème des pro-Bernois, ces derniers n’osant pas afficher les couleurs du canton de Berne à leurs fenêtres.

Pour Philippe Riat, il n’y a aucun doute: «Les Corses de Suisse, ce sont les Jurassiens, pas les Valaisans.» Mais ce n’est pas à un homme seul, qu’il soit Jurassien, Corse ou Valaisan, de le décréter, c’est l’imaginaire collectif qui finit par imposer une étiquette, rappelle le sociologue – valaisan – Gabriel Bender: «Le regard touristique crée le sublime, le typique, le folklorique, dit-il. Le touriste a besoin de créer un autre caricatural. Il quitte son chez-soi pour rencontrer un original, un être singulier. Personne ne veut retrouver, en vacances, ce qu’il voit toute l’année. Il va donc valoriser la différence.»

Selon Gabriel Bender, «l’unité culturelle du Valais n’existe pas». «Pourquoi Christian Constantin représenterait-il mieux le Valais que Stéphane Lambiel ou Roland Vouilloz? Parce que le patineur et le comédien ne correspondent pas à l’image typique construite pour répondre au désir d’exotisme. On n’a pas les atouts en main pour sortir de ces clichés, estime le Fulliérain, c’est l’extérieur qui décide.»

Selon ce postulat, les premiers voyageurs, au XVIIIe siècle, puis les touristes aujourd’hui – dont les habitants de l’Arc lémanique – auraient créé l’image du Valaisan et nourri certains stéréotypes qui permettent d’établir une comparaison avec les Corses. «Mais on peut également voir des similitudes entre les Corses et les Tessinois, entre les Gruériens et les Papous ou entre les Valaisans et les Mongols. Il suffit de sélectionner l’un ou l’autre trait», nuance Gabriel Bender. «Une fois que l’image s’est installée, elle vit sa vie. On va sélectionner les faits qui la confirment. Admettons que je me sois laissé convaincre que les Lausannois sont hautains et prétentieux. Si j’en rencontre un sur 50 qui correspond au cliché, cela va effacer les 49 autres», estime le sociologue.

Une caricature entretenue de l’intérieur

Si l’image du Valais, comme toutes les régions périphériques, est donc construite par l’extérieur, la caricature est également entretenue de l’intérieur. A commencer, en Valais, par le pouvoir conservateur, qui, durant des décennies, a utilisé les représentations typiques du Vieux-Pays «pour maintenir son emprise». «Les conservateurs, la promotion agricole et les milieux touristiques se sont unis pour entretenir le cliché. Mais cette vision est aujourd’hui rejetée par les habitants du canton», estime Gabriel Bender. Il cite en exemple la campagne pour la votation sur la candidature olympique de Sion 2026. Le refus des Valaisans a témoigné d’une évolution des mentalités. Par le passé, ils avaient, à trois reprises (1976, 2002 et 2006), apporté leur soutien à une candidature olympique. A cela s’ajoute un phénomène d’acculturation du Valaisan qui, entre-temps, s’est urbanisé, mais se plaît à forcer le trait, à coups de raclettes et de combats de reines, par exemple. Résumé par le sociologue: «Il va mimer le Valaisan, car c’est ce qu’on attend de lui.»

Ne retrouve-t-on pas, dans une certaine mesure, ce phénomène sur l’île de Beauté? La lutte armée, incarnée par le FLNC, est une des caractéristiques qui, de l’extérieur, définit les Corses. Pourtant, le Front de libération national corse a déposé les armes il y a plus de six ans, permettant aux nationalistes d’arriver au pouvoir, en décembre 2015. L’action armée a fait place à l’action politique. Mais des épisodes de violence ressurgissent régulièrement. Est-ce aussi, pour ceux qui les commettent, une façon de prouver que les Corses sont toujours aussi Corses?

Dans la nuit du 13 au 14 juillet, la veille de notre arrivée sur l’île, des tirs ont visé une gendarmerie de la région bastiaise. Une action revendiquée par un commando de quatre hommes, armés et cagoulés, ayant fait irruption lors d’un rassemblement «patriotique» corse et se présentant comme un mouvement «de patriotes décidés à s’unir pour reconstituer le FLNC sur la base de son manifeste du 5 mai 1976». Leur intervention se termine par une salve de coups de feu tirés en l’air. Pour un Valaisan, la scène semble irréelle. Le canton s’est, pour l’heure, trouvé épargné par de tels épisodes de violence.

Le Valais, annexe de l’Arc lémanique

Il est maintenant l’heure de quitter la Corse pour regagner la vallée du Rhône. En décollant de Bastia, je jette un dernier regard, par le hublot de l’avion, pour contempler les reliefs accidentés de cette somptueuse «montagne dans la mer». Je retiens de ce séjour une prolifique traversée de l’histoire et de très beaux échanges sur les racines de nos ressemblances. Comme si je revenais d’une grande cousinade.

Avec quelques certitudes. Le Valaisan et le Corse se ressemblent à bien des égards, origines pastorales, éloge du terroir, méfiance vis-à-vis de l’autorité, conversion au tourisme de masse, fierté de caractère. Des attributs qu’ils partagent, sans doute, avec d’autres régions périphériques et montagneuses, dans les Balkans, en Amérique du Nord, peut-être, ou en Asie centrale.

J’ai quelques doutes aussi. Moi qui suis Valaisan, avais-je bien toutes les cartes en main pour déconstruire les clichés qui collent à la peau de mes compatriotes? Les ai-je, au contraire, maladroitement nourris, par le choix de certains interlocuteurs, aidé par le hasard des rencontres? Du Bouvérou – des bords du Léman –, du Sédunois ou du Bagnard, y a-t-il un Valaisan plus Corse que les autres? Le Valaisan moyen existe-t-il?

Si vous le cherchez, c’est sans doute dans la plaine du Rhône, où vivent la majorité des Valaisans – à Sion, à Monthey ou à Martigny – que vous le trouverez, tant le Valais a évolué depuis la fin du XIXe siècle et l’arrivée du chemin de fer qui a initié les révolutions industrielle et touristique, devenant une sorte d’annexe de l’Arc lémanique. Et les si bucoliques vallées latérales? Les balcons fleuris du val d’Anniviers? «Anniviers? C’est un parc d’attractions, un magnifique attrape-nigaud. Une miniature idéale qui rappelle le monde disparu», dixit Gabriel Bender, le moins Corse des Valaisans.

Collaboration: Xavier Filliez

* Jean-Jacques Rousseau, «Julie ou la Nouvelle Héloïse», lettre XXIII.

** Prénom d’emprunt.