Il n’est pas vraiment revenu sur terre, Valentin Zuber. L’euphorie qui a suivi la décision de Moutier de se rattacher au canton du Jura ne s’est pas totalement estompée. Il ressent encore l’ivresse d’une folle nuit terminée à 5 heures du matin, mais aussi une certaine fatigue, plus psychique que physique pour ce grand gabarit de 1 mètre 90. «Je ne réalise pas tout à fait», avoue-t-il.

Valentin Zuber, c’est encore «le fils de» Maxime Zuber, maire de la ville durant vingt-deux ans, l’homme qui a déclenché tout le processus débouchant sur la votation de dimanche. Mais plus pour longtemps. Alors que le père a quitté l’arène politique pour reprendre le poste de recteur de la Haute Ecole pédagogique de Berne, Jura et Neuchâtel (HEP-Bejune), son fils a repris le flambeau en tant que porte-parole de «Moutier, ville jurassienne». Et il a crevé l’écran.

Changement d’époque

«Moutier a changé d’époque», déclare Valentin Zuber dans un parc qui domine la ville, juste devant la collégiale. A côté, l’immeuble de l’ancienne préfecture, où sont logés le tribunal et la police bernoise. C’était un fief antiséparatiste, cela ne le sera plus.

Il y a eu un clivage générationnel. La jeunesse a fait la différence

De ce belvédère surplombant toute la ville qui a vu éclore de grandes personnalités comme les industriels André Bechler et Joseph Pétermann, l’imprimeur Max Robert, le comédien Maurice Aufair ou encore le photographe Jean-Claude Wicky, Valentin Zuber revient sur la folle journée de dimanche dernier: la place de la Gare rouge et blanche de monde, l’attente insoutenable sous un soleil de plomb, prolongée par l’annonce d’un recomptage partiel des voix, laissant entrevoir un score très serré: 137 voix d’écart seulement.

«Il y a eu un clivage générationnel. La jeunesse a fait la différence», analyse-t-il. Le vote du 23 juin 1974 avait marqué la naissance du nouveau canton. «Ce dimanche a été le 23 juin de ma génération.» Or, cette jeunesse a donné à la campagne un ton nouveau, à la fois créatif et décoiffant, marqué par des vidéos très drôles dont certaines ont dépassé les 50 000 vues. «Valentin a adopté un discours plus rassembleur que celui de combat tenu par ma génération», reconnaît Maxime Zuber.

Le traumatisme de 1998

En fait, son fils aurait pu être dégoûté de la politique. Durant son enfance, l’engagement de son père rend la vie de famille parfois pénible. Coups de téléphone anonymes le soir, menaces et autres lettres d’insultes obligent ses parents à l’accompagner à l’école. De plus, sa vraie prise de conscience de la Question jurassienne est marquée par un traumatisme dans le camp autonomiste. Le 29 novembre 1998, les Prévôtois refusent le rattachement au canton du Jura lors d’un vote consultatif. Valentin n’a que 9 ans, mais il se rappelle que tout le monde pleurait. Il continue pourtant la lutte dans un climat qui s’apaise peu à peu grâce à la création de l’Assemblée interjurassienne. «J’appartiens à une génération plus mobile, où les étiquettes d'«autonomiste» ou d'«antiséparatiste» se sont largement estompées.»

Départ de la collégiale pour rejoindre la première manufacture de machines-outils sise au bord de la Birse, en face du Forum de l’Arc, à l’entrée de la ville, côté sud. C’est ici qu’est née la Moutier industrielle au milieu du XIXe siècle. Cette révolution industrielle s’accompagne d’une vague d’immigration venue du sud de l’Europe notamment. «Presque tous les Prévôtois ont un grand-père qui vient d’ailleurs, ce qui a fait de Moutier une ville multiculturelle ouverte au monde, où l’UDC fait un score bien inférieur à celui qu’elle enregistre ailleurs en Suisse.» Cette ville, où la Réforme a été adoptée en 1531, est aussi devenue biconfessionnelle en raison de cette immigration catholique.

Un «renouveau» pour le Jura

Cela, c’est du passé. Qu’apportera donc Moutier au canton du Jura, dont elle deviendra la deuxième ville? «Un renouveau», assure Valentin Zuber. Celui-ci emmène son interlocuteur au Soleil, un bar branché fréquenté par les 25-35 ans, une sorte de café littéraire où l’on débat, quitte à s’engueuler parfois, mais sans agressivité déplacée.

Avec la cité prévôtoise, le canton du Jura retourne aux sources de son combat. C’est ici qu’est née la contestation après le début de l’affaire Moeckli, avec la création du Comité de Moutier en 1948, qui présente ses revendications au gouvernement bernois. Quarante ans après sa fondation, «le Jura est rentré dans le rang, il n’est plus le canton de la révolution», constate Valentin Zuber. «Nous, les Prévôtois, avons gardé cet esprit de pionnier, audacieux et dérangeant s’il le faut.»

«Nous nous réconcilierons, j’en suis persuadé»

Le résultat de la votation a coupé la ville en deux. Dans l’immédiat, Moutier devra panser ses plaies et les autonomistes tendre la main à l’importante minorité de 48% qui aurait préféré rester bernoise. «Nous nous réconcilierons, j’en suis persuadé», affirme Valentin Zuber, qui note un premier signe très positif. Malgré la présence de 5000 à 10 000 Jurassiens dans les rues dimanche soir, il n’y a pas eu d’incident, alors qu’il en survient toujours quelques-uns lors de la traditionnelle Braderie. La Question jurassienne est peut-être bel et bien finie!