C’est une femme de cœur, mais qu’on ne connaît qu’au travers de rapports truffés de statistiques. Des chiffres, Valérie Borioli Sandoz en brasse à la pelle pour décrire une Suisse riche qui ne manque pas de moyens, mais dont la politique familiale reste embryonnaire. Une Suisse qui n’y consacre que 600 millions par année, soit 0,1% du PIB. C’est trois fois moins que la moyenne des autres pays de l’OCDE. Selon elle, il serait grand temps de lancer une vraie politique volontariste pour qu’hommes et femmes puissent concilier leurs vies professionnelle et familiale dans un vrai partage des tâches et du pouvoir.

Depuis plus de dix ans, cette Neuchâteloise assume le rôle de «Madame Egalité» au sein de la faîtière syndicale Travail.Suisse, qui compte quelque 150 000 membres. Ce n’est pourtant que l’an dernier qu’elle a vraiment gagné en visibilité dans les médias, notamment à la RTS. Elle est apparue dans des émissions de Temps présent et d’Infrarouge, puis récemment au journal télévisé de 19h30. Sur les plateaux, elle alterne un discours volontariste et musclé avec des propos plus conciliants. «C’est une humaniste toujours orientée solutions. Elle préfère la collaboration à la confrontation», dit d’elle Jacques-André Maire, vice-président de Travail.Suisse. «Une personne engagée, qui cultive le respect d’autrui et la qualité du dialogue», confirme le directeur général de la Fédération des entreprises romandes (FER), Blaise Matthey.

Un couple «bourgeois contemporain»

Dans sa vie privée aussi, Valérie Borioli Sandoz a dû concilier. Après son mariage, cette maman de deux enfants aujourd’hui adultes adopte avec son conjoint le modèle dit «bourgeois contemporain». Il travaille à 100% et elle à 60% pour s’occuper des petits. «A l’époque, il était quasi impensable pour un homme de travailler à temps partiel. Aujourd’hui, nous le regrettons encore tous les deux», note-t-elle. La pression sociale joue aussi son rôle. Le couple habite à Granges-Marnand (aujourd’hui Valbroye), dans une région très agricole où subsiste une vision de la famille très patriarcale. On le lui serine plus d’une fois: «Tu ne vas tout de même pas bosser à 100% avec deux enfants!»

Le plus alarmant, dans tout cela, c’est que la part inexpliquée de l’écart salarial a tendance à croître plutôt qu’à se résorber.

Valérie Borioli Sandoz

Madame Egalité n’a pas vraiment pu éviter ce piège – si bien décrit par les deux chercheurs Jean-Marie Le Goff et René Levy – qui guette aujourd’hui encore de nombreux couples: les parents arrivent égalitaires jusqu’à la maternité, avant d’en ressortir inégalitaires.

Dès son arrivée à Travail.Suisse, après avoir brièvement tâté du journalisme et œuvré pour l’égalité au sein de l’Office fédéral de la statistique (OFS), Valérie Borioli Sandoz empoigne le dossier du congé paternité. Un serpent de mer de la politique familiale qui ressurgit régulièrement au parlement avec toujours la même issue: la droite finit par le noyer. Cette fois, Travail.Suisse a décidé d’en appeler au peuple qui devra trancher sur une initiative exigeant quatre semaines. Une revendication modeste en comparaison des quatorze semaines que la multinationale Novartis vient d’introduire, tandis que le Conseil des Etats n’envisage qu’un «compromis du compromis», soit deux semaines. Jamais le contraste n’a paru aussi grand entre l’économie mondialisée, qui fait de ce congé un argument pour recruter une main-d’œuvre qualifiée, et la Suisse des PME qui jusqu’ici a dicté sa loi au parlement!

Sensible à la souffrance des hommes

Optimiste, Valérie Borioli Sandoz y croit: d’abord parce qu’un sondage a révélé un soutien de plus de 80% à un congé paternité. Ensuite parce qu’une récente manifestation ayant réuni 20 000 personnes à Berne a montré que les hommes étaient prêts à s’impliquer pour la cause. Or tel est son précisément son credo: «L’égalité est une question de société qui doit être portée par les femmes ET par les hommes», assène-t-elle. Soudain, la voilà qui cite Bronnie Ware, une spécialiste australienne des soins palliatifs, dont l’un des best-sellers résume «les cinq grands regrets des personnes mourantes». Quel rapport avec l’égalité? «En fin de vie, les hommes se repentent d’avoir trop travaillé et de ne pas avoir consacré suffisamment de temps à leurs enfants. En cas de divorce, ils perdent souvent le contact avec eux. Personnellement, je suis sensible à cette souffrance des hommes», explique-t-elle.

Au printemps dernier, Travail.Suisse a publié un papier de position riche de 28 recommandations dans ce combat où les revers restent nombreux. Les inégalités salariales sont connues: en moyenne 600 francs par mois. Comme si les femmes commençaient à être payées dès le 22 février seulement, et non dès le 1er janvier à l’instar des hommes, ont calculé les Business and Professional Women de Suisse. «Le plus alarmant, dans tout cela, c’est que la part inexpliquée de l’écart salarial a tendance à croître plutôt qu’à se résorber», s’inquiète Valérie Borioli Sandoz.

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Aujourd’hui, Travail.Suisse réclame une vraie politique familiale, soutenue par un plan d’action ambitieux de 5 milliards de francs sur dix ans pour réaliser la conciliation des vies professionnelle et privée. Il faut davantage de crèches, d’écoles de jour, de soutien aux proches aidants. En Suisse, ce n’est pas l’argent qui manque. «Mais veut-on l’investir dans la famille ou dans l’armée par exemple?»


Profil

1966 Naissance à Saint-Aubin (NE).

1992 Licences en lettres à l’Université de Neuchâtel.

1996 Déléguée à l’égalité à l’Office fédéral de la statistique.

2007 Responsable de la politique de l’égalité à Travail.Suisse.

2018 Création de la Communauté nationale d’intérêts proches aidants (CIPA).


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.