Il y a une année, «Le Temps» avait présenté un choix subjectif de leaders révélés par la crise du nouveau coronavirus. Parmi ces héros, des personnalités en pleine lumière et d’autres dans l’ombre, mais dont le rôle était crucial pour faire face à la pandémie. Que sont-elles devenues? Portrait de cinq d’entre elles ces prochains jours.

Pour entrer dans la jolie maison blanche de Valérie D’Acremont, sous-gare à Lausanne, il faut enjamber les paniers de légumes qu’elle ira rapporter après notre visite. Il ne faut pas non plus s’inquiéter du chien qui jappe, «il est encore tout jeune», ni du désordre de la table du petit-déjeuner, son plus jeune fils, 14 ans, a dû partir précipitamment pour l’école.

Une fois installée, on n’a plus envie de quitter cette demeure dont chaque détail dit la vitalité. Une affiche d’un cirque italien, des objets d’art africains, un tableau de répartition des tâches, son mari, Blaise Genton, responsable de la campagne de vaccination vaudoise, et elles forment une famille recomposée de six enfants.

C’est depuis la ZAD du Mormont que Valérie D’Acremont a suivi son élection dimanche au législatif lausannois, en lien avec les siens, attentifs à leurs propres résultats. Car ils étaient quatre dans la famille à être candidats, les autres à Yverdon-les-Bains dans trois partis de gauche différents. «Les alliances politiques commencent dans la cuisine», s’amuse-t-elle. Ce doit être un genre de record: les trois enfants ont aussi été élus.

Mais c’est son entrée en politique qui reste la plus spectaculaire. Elle se place en quatrième position chez les Verts avec 8090 voix, devançant même un des trois candidats de son parti à la municipalité. Lors de la campagne, les Lausannois la reconnaissaient sur les stands, tant l’infectiologue a été médiatisée avec le covid. «Je leur disais que le plus important était de voter, et s’ils votaient Verts, de prendre la liste.»

Vu son score, ils ne l’ont pas tous écoutée: ajoutée ou mise en avant sur d’autres listes, elle a cartonné. «Cette médiatisation durant l’année écoulée, je l’ai vécue comme un devoir, raconte-t-elle. Evidemment, cela nécessite d’assumer, de gérer les retours, positifs ou non, mais je trouvais que la population avait le droit au maximum de communication possible.»

Renforcer la démocratie

Plus encore que l’adjectif «solaire», c’est le mot «intensité» qui semble le mieux décrire cette femme: comme s’il manquait des heures à sa journée, mais qu’elle compensait en menant toujours deux ou trois choses de front. Cette année, l’infectiologue, exerçant au Centre universitaire de médecine générale et santé publique à Lausanne, a ainsi monté la plateforme CoronaCheck, traduite en dix langues, consultée par un million de personnes à travers le monde. Elle permet à chacun d’évaluer son risque de développer le covid en fonction de ses symptômes et de son état de santé.

A côté, elle continue d’enseigner la médecine tropicale et la santé globale à ses étudiants de l’université. «Une des bonnes nouvelles de cette pandémie, c’est l’intérêt nouveau et massif des jeunes pour la santé publique», se réjouit-elle. Ajoutez désormais à cela ce nouveau mandat politique.

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«J’étais déjà active chez Extinction Rebellion, j’ai participé à plusieurs actions et j’espère créer des ponts entre ces moyens d’action. Si je m’engage aujourd’hui chez les Vert-e-s, c’est que je veux renforcer notre démocratie.» Elle croit au concept d’assemblées citoyennes et le défendra au Conseil communal de Lausanne. Vouloir ainsi être à la fois dans et en dehors du système est-il contradictoire? «On est arrivé aux limites des choix basés uniquement sur la science, que ce soit pour le covid ou le climat, et c’est une scientifique qui vous le dit. Nous sommes au moment des choix de société. Il faut participer à l’effort, et aller partout où se prennent les décisions.»

En parallèle à l’action politique concrète, elle espère continuer à développer son plan d’assemblée citoyenne cantonale autour d’un choix de système de santé adéquat pour les Vaudois. «Veut-on continuer à uniquement renforcer les soins intensifs ou mettre l’accent sur la prévention et la santé publique? Les citoyens doivent pouvoir prendre part à l’élaboration de leur futur. On le voit avec le covid: si on impose, ça ne prend pas.»

Cette Française d’origine, Néerlandaise par sa mère, doit son nom à celui d’un village au nord de la France. Enfance à Saint-Nazaire, avant que son père ne passe des fameux chantiers navals aux Ateliers mécaniques de Vevey. La petite Valérie se retrouve à 9 ans sur les hauteurs de Blonay.

«Tout était nouveau mais je retrouvais l’eau», sourit cette amoureuse de la navigation, qui en 2015 entreprenait en famille un tour de l’Atlantique à la voile. «Ce qui m’a le plus marquée à mon arrivée en Suisse, ce fut la possibilité pour les enfants de choisir le métier qu’ils souhaitaient faire plus tard. C’était impossible en Bretagne, où la crainte du chômage les prend à la gorge. Ici, rêver était possible. Et aujourd’hui encore, mes enfants se sentent libres.»

Elle, en Suisse, s’est mise à rêver à la fois d’Afrique et de médecine. «Ces pays m’attiraient, je m’imaginais des lieux où les gens dansaient et portaient des couleurs vives.» Elle y est parvenue, encore une fois, l’addition des deux: dès 2006, elle s’est mise à coordonner des projets visant à mieux cerner, soigner et surveiller les causes des fièvres en Afrique.

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Le covid lui est arrivé dessus, comme tout le monde. Valérie D’Acremont raconte qu’elle parlait d’épidémies dans une conférence en décembre 2019 au CHUV, mais que cela demeurait assez abstrait. «Tant que le virus était en Chine, j’espérais qu’il allait s’éteindre comme le SRAS. Après les vacances de février 2020, il est sorti de partout en même temps dans le canton, c’était un cauchemar», se rappelle-t-elle.

Aujourd’hui, au-delà des vagues et de la vaccination, qu’elle encourage, elle aimerait que l’on prenne le temps de penser à ce qui nous arrive. «J’ai un père en EMS, des enfants encore aux études, je vois les deux extrémités de la problématique. Se baser sur le seul critère du taux de mortalité, comme on l’a fait, est très insuffisant. Devons-nous, par les mesures que nous prenons, prolonger la vie à tout prix, même dans des conditions déplorables, ou privilégier une qualité de vie meilleure?» Autour de la cuisine de Valérie d’Acremont, le débat ne fait que commencer.


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