Pionnières de la Suisse moderne

Valérie de Gasparin: une chrétienne contestataire

Elles se sont battues pour porter haut les idéaux de liberté, d’autonomie, d’égalité et de créativité: les pionnières de la Suisse moderne. Aujourd’hui: Valérie de Gasparin (1813-1894)

Valérie de Gasparin, patricienne protestante genevoise, a mis sa foi, sa plume et sa fortune au service des plus démunis. Mais aussi au service de la profession d’infirmière indépendante et découplée de tous vœux religieux.

Née en 1813 à Genève, Valérie Boissier est la descendante d’une riche famille de la bourgeoisie genevoise. Son père, un propriétaire foncier, possédait notamment le domaine du Rivage à Chambésy près de Genève et un manoir à Valeyres-sous-Rance dans le canton de Vaud. La jeunesse de Valérie fut très influencée par son précepteur Louis Vallette, un futur pasteur qui fit d’elle et de son frère Pierre Edmond, futur botaniste de renom, non seulement de véritables érudits, mais aussi des passionnés de la nature.

De par sa mère, Valérie sera attirée par le mouvement du Réveil protestant, qui accorde une grande place au sentiment et à l’expérience personnelle dans la pratique de la religion. A 17 ans, sa famille séjourne à Paris ou elle goûte à la grande vie parisienne et prend des cours de piano avec Franz Liszt, alors âgé de vingt ans. A son retour en 1833, elle publie ses deux premières nouvelles sous le pseudonyme masculin d’Antoine Gorin. Le désir d’écrire ne la quittera plus.

En 1837, un an après le décès de sa mère qui l’a beaucoup marquée, elle épouse le comte Agénor de Gasparin, un fils de bonne famille d’origine corse… et protestante. Etablit à Paris, les mariés poursuivent leur carrière respective. Lui, littéraire et publique -il est maître des requêtes au Conseil d’Etat sous la Monarchie de juillet et député de Bastia de 1842 à 1847-. Valérie, elle, aide les pauvres et publie des ouvrages à visées morale et sociale: «Le mariage au point de vue chrétien», «Allons faire fortune à Paris!» ou encore «Il y a des pauvres à Paris et ailleurs». Femme de son époque, Valérie de Gasparin légitime dans ses écrits le discours masculin de son milieu: «homme et femme sont égaux en essence sur le plan divin, mais la différence des sexes impose à cette dernière de s’effacer socialement au profit de son époux». Un précepte auquel elle n’obéira absolument pas!

L’existence du couple sera bouleversée en 1848 alors qu’il entreprend un long voyage au Proche-Orient. Les Gasparin apprennent qu’une révolution a lieu à Paris. Le couple réagit avec prudence. L’instauration du régime impérial de Napoléon III les contraint à s’établir définitivement en Suisse romande. Ils closent alors une période parisienne épanouissante et fructueuse.

En Suisse romande, la philanthrope chrétienne poursuit sa prolifique carrière littéraire. Elle enchaîne les ouvrages: «Des horizons prochains» aux «Horizons célestes» en passant par «Camille» ou encore «Dans les prés et sous les bois». Mais, surtout, elle s’oppose à la Communauté des diaconesses de Saint-Loup, qui concevait les soins aux malades dans l’esprit des fondations monastiques catholiques. C’est que la comtesse, profonde individualiste, ne goûte que peu cette traduction protestante des congrégations catholiques de femmes. Ce qu’elle désire, c’est valoriser la profession de garde-malade. Ce qu’elle veut c’est en finir avec l’appellation de «sœur», les vœux religieux et l’uniforme pour les jeunes gardes-malades protestantes. Selon elle, c’est d’une excellente formation et d’un salaire décent qu’elles ont surtout besoin. Elle résumera sa position dans un ouvrage paru en 1855 sous le titre «Des corporations monastiques au sein du protestantisme». Ses idées progressistes sont appliquées grâce à la fortune héritée de son père qui décède en 1857. En 1858, elle fonde un asile des Bains à Yverdon pour les plus démunis. Et en 1859, elle crée à Lausanne – à défaut d’appui genevois –, son grand œuvre: une «Ecole normale évangélique de gardes-malades indépendantes» – c’est son appellation. Une école qui a fait date et demeure de nos jours sous le nom de Haute école de Santé de La Source. Il s’agissait alors du premier établissement d’enseignement laïc pour les infirmières, rompant avec le monachisme d’alors.

En 1871, Valérie de Gasparin subira, après cette révolution de 1848 qui lui fit fuir la France, un nouveau coup du sort. Durant la guerre franco-prussienne, le couple de Gasparin réside dans son manoir près d’Orbe. Agénor y tombe gravement malade, probablement atteint d’une fièvre typhoïde contractée auprès des blessés de l’armée française de Bourbaki réfugiée en Suisse. Il meurt le 9 septembre 1871, laissant Valérie de Gasparin profondément endeuillée. «Lasse d’être une femme de bataille», elle se retire, recluse, dans son domaine de Chambésy jusqu’à sa mort le 16 juin 1894. La veuve ne manquera toutefois pas de pérenniser son œuvre émancipatrice en transformant ses deux institutions sociales en fondations en 1890. Si de nos jours les écrits de Valérie de Gasparin sont tombés dans l’oubli, son œuvre humanitaire et visionnaire perdure: la Fondation Valérie de Gasparin poursuit ses activités à Yverdon tandis qu’une Fondation s’occupe de la gestion de l’Ecole, qui se compose de la Haute Ecole de la Santé La Source (HES-SO) et de l’Institut La Source.

L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse et Le Temps. A précommander ici

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