Vaud

La vallée de Joux, si loin et pourtant si proche

La terre de l’horlogerie souffre d’un accès difficile. Face aux braqueurs, la police s’allie aux gendarmes français

«La frontière? Elle est là, au sommet des arbres, à moins d’un kilomètre.» Dans la cabine de pilotage du train qui relie depuis 1899 la vallée de Joux à Vallorbe, Pierre Vaucheret aime parler de la région qu’il habite depuis 25 ans. Il est le chef de gare du Sentier, au milieu de la Vallée. «Ici c’est le paradis. Nous avons tout: hôpital, écoles, commerces, industries.»

La callée de Joux, ce sont environ 6000 habitants et autant d’emplois – une exception – à 1000 mètres d’altitude, dans le Jura vaudois. C’est aussi son célèbre lac, accessible aux patineurs en hiver. Et c’est une alignée de manufactures horlogères, comme Audemars Piguet ou Jaeger-LeCoultre. En fait, une terre d’ouvriers et fortement socialiste.

Au bord du Léman, Genevois et Vaudois voient la vallée aux trois communes comme une réserve d’Indiens éloignée de tout, visitée par les braqueurs français, presque tricolore et où tous les noms des villages commencent par «Le». Oui, il faut une heure pour y venir en train depuis Lausanne, reconnaissent les Combiers. «Mais en voiture, on met autant de temps en devant sortir de Lausanne avant de venir ici», ajoute le chef de gare. Personne n’a oublié la promesse du canton – jamais exaucée – d’une liaison directe, sans changement de train.

La mobilité, c’est le thème qui revient le plus souvent dans la bouche des élus de la région, à moins de deux semaines des élections cantonales. La situation est mauvaise. Idem par la route pour aller en plaine ou en France. Aucun service public ne relie les deux pays. Avec 3000 véhicules par jour, et des milliers de touristes certains week-ends, la route est engorgée. Les entreprises organisent elles-mêmes des navettes vers les villages français.

Aux alentours de la gare du Sentier, difficile de ne pas remarquer les bijouteries. Juste en face de l’une d’elles, 11 gendarmes occupent le poste de police 24 heures sur 24. La police travaille avec les entreprises, les gardes-frontière et les gendarmes français des départements du Jura et du Doubs. Une différence: les Français sont des militaires.

Dans le poste, l’horloge murale est labellisée Audemars Piguet. «Nous organisons des patrouilles mixtes avec un gendarme suisse et un français», explique le premier-lieutenant Guy-Charles Monney, remplaçant du chef de la région Nord. «Cela permet d’avoir toujours un agent qui puisse intervenir, quel que soit le pays.»

Les braqueurs viennent en grosses cylindrées de la région de Lyon ou du sud de la France. La police en a coffré trois, âgés de 16 à 20 ans, en flagrant délit, chez Audemars Piguet, début février. Le musée de l’horloger avait déjà été victime de ce type de méfait en novembre 2007. Sa concurrente Jaeger-LeCoultre a été visitée en 2005 et 2007. En 2010, des cambrioleurs avaient attaqué une bijouterie avec prise d’otages. «Mais la sécurité des manufactures est toujours plus performante, ajoute Guy-Charles Monney. Le climat sécuritaire de la Vallée est sain.»

Ici, les agents reçoivent une formation technique de moyenne montagne. Ils interviennent en montagne, en forêt, dans des pâturages, par beau temps et par neige, et aussi sur le lac. Randonneurs, skieurs et champignonneurs risquent de se perdre dans les bois ou, pire, de tomber dans un des nombreux gouffres de la région.

Cette nature, justement, est l’atout de la région pour draguer les touristes et attirer des habitants en créant du logement. Mais la tâche est compliquée, selon les élus locaux. Dans les années 70, l’horlogerie a connu des difficultés, se souvient Jeanine Rainaud, syndique radicale du Chenit: «Sur environ 8000 habitants, la Vallée en a perdu 2000.» Le nombre n’est presque pas remonté depuis lors. Si les loyers sont bien moins élevés qu’ailleurs, beaucoup de travailleurs suisses n’habitent pas ici.

A l’instar d’Eric Duruz, le directeur de l’Association pour le développement des activités économiques de la Vallée (ADAEV), tout le monde vante «le courage» des entreprises qui ont gardé leurs employés malgré la crise de ces dernières années. Face à une forte demande, Jaeger-LeCoultre a même augmenté ses effectifs de 10% en 2011 (150 nouveaux postes sur 1260) et prévoit des agrandissements (LT du 19.01.2012).

Le peuple de la Vallée a parfois l’impression que le canton freine son développement, même si la région et l’Etat ont l’idée commune de réaliser un parc éolien, Eoljoux. Député libéral-radical, Dominique Bonny milite pour que la Vallée ait une plus grande autonomie dans son aménagement. «Il faut préserver notre environnement, entre lac, forêt et habitat. Mais nous attendons plus de souplesse de la part de l’Etat face aux contraintes de protection de l’environnement.»

«Parfois, on pourrait avoir l’impression qu’on veut faire de la Vallée le lieu d’excursion pour les citadins», ajoute Jeanine Rainaud. «Mais en général, il serait faux de dire que nous sommes le parent pauvre du canton», estime le député socialiste Nicolas Rochat. «De nombreux investissements ont été effectués ces dernières années dans les infrastructures.»

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